Soignants : après la bataille, les blessures

Soignants : après la bataille, les blessures

Ceux qui soignent vont-ils devenir ceux qu’on doit soigner?

Le psychologue Cyril Tarquinio évoque les conséquences de la crise chez ces « nouveaux héros »…
Jérôme Didelot, Cyril Tarquinio
20.04.2020

Nos nouveaux héros doivent-ils s’attendre à des lendemains difficiles ?

Cyril Tarquinio s’est penché sur le cas de tous ces soignants, que nous applaudissons chaque soir ! Ceux qu’on compare à des soldats, ceux qui chaque jour montent au front et risquent leur vie, les médecins, les infirmièr.e.s et les autres soignants. Ils œuvrent chaque jour dans les hôpitaux, les maisons de retraites, les cabinets de consultations et les nouveaux “drives” médicaux improvisés. Ils mettent leur vie en danger pour sauver la nôtre, celle de nos proches et de nos anciens.
…/…

Blessures à retardement

Bien entendu, cela ne sera pas sans conséquences pour tous ces soignants et ces médecins, car la mort est toujours une violence. A plus ou moins long terme, elle laisse des traces dans nos esprits, même chez ceux dont c’est le métier de lutter et de soigner.
On ne s’y habitue jamais vraiment. Les soldats souffrent bien de psychotraumatisme et pourtant ils ont pour métier de faire la guerre. Pour le moment, les soignants ne se plaignent pas, les dispositifs d’écoute (nationaux ou locaux) mis à leur disposition pour dire leurs difficultés ou leurs souffrances sont peu utilisés. Étonnant ? Bien sûr que non, c’est mal connaître la psychologie des guerriers.
Quand on se bat contre un ennemi aussi impitoyable que le coronavirus, on devient aussi impitoyable.

On se bat et c’est tout !

Une patiente infirmière me disait il y a peu :

« pour le moment je ne me pose pas de questions, je suis une machine, je me bats avec mes collègues, on est soudées. C’est quand on commence à se poser des questions que cela ne va pas et que l’on doute. Donc on avance, on va au-delà de nos limites, c’est certain.
Il y a quelque chose en nous qui est conscient qu’on est au bout, mais il y a autre chose qui a pris le contrôle et qui nous fait aller au-delà de toutes nos peurs et de notre épuisement. Je sais pas ce que c’est, peut-être que je le payerai plus tard… mais on verra plus tard ».

Le fait de vivre se définit ici comme une lutte contre la mort

Ce qui se passe pour ces soignants est une expérience très singulière où le fait de vivre se définit ici comme une lutte contre la mort. C’est-à-dire fondamentalement une épreuve de résistance à des forces de destruction.
Dans un tel contexte, les moyens habituels à la disposition des individus sont défaillants ; alors il faut mobiliser des ressources nouvelles qui, par définition, étaient jusque-là absentes. En réalité, une situation telle que les soignants la vivent actuellement se trouve être un creuset de l’expérience humaine où se forge une faculté d’adaptation inédite.

Un mécanisme de survie

Et c’est précisément là que ces derniers découvrent en eux des ressources dont personne ne soupçonnait la puissance. La façon de réagir à cette situation constitue en soi un mécanisme d’adaptation dans la mesure où cela donne lieu à une volonté de se battre et à résister.
Toute adaptation, en tant que mécanisme de survie, est liée à un impératif qui consiste, ici, à sauver la peau de l’autre comme la sienne. En ce sens, la survie des autres et de soi-même apparaît comme un devoir, une responsabilité, qui transcendent l’individu qui lui commandent de vivre et de se battre. Se battre simplement pour la vie, celle du patient qui souffre, pour soi, pour ses proches, pour d’autres qu’on ne connaît pas.

Des ressources pour rester humains

…/…
La vie s’est arrêtée, nous allons bien moins vite et bien moins loin depuis quelques semaines. Il semblerait que cela nous permette de nous rendre compte qu’autour de nous les gens comptent et que, dans notre individualisme acharné, nous avions oublié que nous appartenions à une communauté dans laquelle nous sommes tous interdépendants.
Nous comptons sur eux, comme les autres comptent sur nous, alors qu’il y a de cela quelques semaines encore, nous ne comptions que sur nous-mêmes, ne l’oublions pas.

Enfin ! Nous les entendons

…alors qu’il y a peu, l’infirmière ou l’aide-soignante n’étaient pas forcément un modèle de réussite sociale.
Enfin ! Nous les entendons, alors qu’il y a peu, même le médecin était remis en question.
Que ferions-nous sans eux aujourd’hui ?
Nous nous en remettrions aux esprits ou à Dieu. Je dois dire que j’ai quelques difficultés avec les miracles, surtout si c’était pour moi la seule voie pour sauver ma peau !
Inutile de se dire qu’il y aura des conséquences psychologiques et sur la santé de nos soldats.
…/…

Des réponses thérapeutiques

Il conviendra de mettre sur pied dans de court, moyen et long termes des dispositifs d’accompagnement pour nos soignants. Il sera nécessaire de les aider à digérer autant que se peut les efforts consentis en cette période où on les traite de héros alors qu’il y a peu encore le système les maltraitait.
Des dispositifs susceptibles de prendre en charge le stress, l’usure, le deuil et le traumatisme. Car du traumatisme, il y en a, quand la mort vous vole la vie de vos patients, de vos amis ou de vos collègues. Des dispositifs mobilisables comme eux, 7 jours sur 7, des dispositifs qui ne feront pas qu’apaiser, mais qui pourront aussi guérir et repérer.

La psychothérapie

La psychothérapie de ce siècle sait faire des prouesses, vous savez. Il ne s’agit pas simplement de parler, de raconter, oui, cela fait du bien depuis la nuit des temps. C’est comme allez « pisser » tous les matins, cela fait du bien, mais vous savez comme moi que tous les matins nous remettons ça.
On recommence.
Or, il ne faut pas que ça recommence, il ne faut pas que cela fasse juste du bien. I
l faudra leur proposer des réponses psychothérapeutiques efficaces qui, comme je l’évoquais précédemment, réparent. Nous en disposons !

Conséquences de la crise chez ces « nouveaux héros »

Pour joindre l’article, cliquez sur la photo AFP de l’infirmière

François Cheng – L’écriture, la beauté

François Cheng
La Grande Librairie
29 janvier 2020
Cette semaine, François Busnel propose une émission spéciale autour de François Cheng. Poète, écrivain, calligraphe et plasticien, l’académicien a nourri son œuvre de sa double culture chinoise et française, de son amour de la nature et de sa spiritualité. En avril 2019, il avait témoigné de la portée universelle de Notre Dame de Paris sur le plateau de « La Grande Librairie », quelques jours après l’incendie qui avait ravagé la cathédrale.
François Busnel et son invité sont entourés de Christiane Rancé, qui publie un « Dictionnaire amoureux des saints » chez Plon, et de Danniel Tammet qui, dans « Fragments de paradis », édité par Les Arènes, évoque sa conversion au christianisme à l’âge adulte.

« À partir de l’âge de quinze ans, il y a ce désir d’écriture comme un sauvetage qui m’a empêché de sombrer. »

Comment François Cheng parvient-il à véhiculer autant de sens et de poésie en seulement quatre vers ? L’auteur explique sa vision du quatrain et sa manière d’écrire. Son processus créatif demande un vrai travail spirituel, un dépouillement et un lâché prise.

La création d’un quatrain selon François Cheng

Au fil de ses nombreuses activités, la poésie, la calligraphie et surtout l’écriture, François Cheng, de l’Académie française, explore la beauté partout où elle surgit. Mais si celle-ci reste un mystère, il souligne aussi combien l’existence du mal est l’autre mystère de notre existence. Réfléchir et méditer sur la beauté et le mal avec François Cheng : un moment rare, une sorte de cadeau de Noël… Merci, monsieur !

La beauté

Dans son apparition, la beauté semble un mystère. A la fois unique, observable par tous, chacun en a l’expérience. D’une émotion commune, elle reste cependant entièrement subjective. D’un vol d’oiseaux, d’un défilé de nuages, de fleurs anonymes, ou d’un rayon de soleil, la beauté se lit comme un luxe exclusif, en ce sens qu’elle n’est pas indispensable à la vie. L’univers peut fonctionner sans la beauté, ainsi qu’un monde de robots, où chaque être serait interchangeable.
Mais, ce qui fait de la vie une aventure, réside dans la singularité, la complexité et les différences de chaque être. Chacun se sent habité par une capacité à la beauté et surtout au désir de voir, sentir, toucher la beauté. Quand celle-ci se manifeste, dans la « fulgurance de son élan », elle suscite perception, attirance et exaltation.

Les sens

Le mot « sens » illustre cette idée du pouvoir d’attraction de la beauté. S’attachent aussi les notions de sensation, direction et signification. La beauté a le don de provoquer en nous les ressentis les plus forts et les plus immédiats, qu’ils soient charnels ou émotionnels. D’instinct, la beauté absorbe. En la suivant, l’individu prend une direction, et donne une signification à son existence.

« La beauté est fondamentale dans la mesure où elle participe aux fondements de notre existence et de notre destin. »

Pourquoi l’univers recèle-t-il de la beauté ? Dès l’origine, la matière contenait en elle-même, une promesse de beauté, apte à aboutir à ces ciels étoilés, ces visages émouvants. Pour autant, que devient la beauté, lorsqu’elle séduit à des fins machiavéliques, qu’elle trompe, entraînant mort et destruction ?
Est-ce toujours l’œuvre de la beauté ou est-elle pervertie par la laideur ?