« Un seul nom me suffira », quand la libération de la parole vire à la guerre des sexes

« Un seul nom me suffira », quand la libération de la parole vire à la guerre des sexes
02/11/2017
Ces questions qui me taraudent, ces inquiétudes qui me traversent, nombre d’amies à moi les expriment en privé.

Nicolas Bedos Auteur acteur metteur en scène
L’affaire Weinstein a provoqué un élan formidable, une nécessaire prise de conscience – que seul un salaud ou un fou oserait discutailler. Mais tandis que, peu à peu, une parole se libère et que des monstres paient pour leurs actes, d’autres paroles s’étouffent et une toute autre espèce de monstre semble s’être libérée. Difficile de m’exprimer dans un désert consensuel. Peur de commettre des maladresses. Peur d’offenser des femmes, proches ou inconnues, en posant de simples questions. Fatigue aussi, d’avance, de la cohorte des haineux cuirassés de mauvaise foi, des phrases sorties de leur contexte, de ce cirque numérique d’où l’on ne sort que sali, simplifié, estropié. Ces questions qui me taraudent, ces inquiétudes qui me traversent depuis maintenant plusieurs semaines, nombre d’amies à moi les expriment en privé. Sauf que c’est moi – un homme – qui m’apprête à les transcrire. Moi et cette (fausse) réputation de gars très content d’en être un, moi et mes dix casseroles de plaisanteries douteuses que la toile saucissonna pour mieux les recycler. Bref, terrain délicat. Tout à perdre, rien à gagner. Si ce n’est de se sentir libre. Libre de se tromper. Un peu. Beaucoup. Peu importe. Dans un couple, tout sauf le silence, dit-on. Or on vit tous en couple avec notre conscience.

Actor Nicolas Bedos attends the Colcoa French Film Festival on April 29, 2017 in Los Angeles, California. / AFP PHOTO / VALERIE MACON

Il se trouve qu’avant-hier, je reçois sur Facebook le message d’une journaliste que je connais un peu et qui, par ailleurs, a toute ma sympathie. Elle travaille pour le site d’un célèbre magazine et me demande, sans sourciller, si je n’aurais pas « en magasin quelques infos croustillantes concernant des agressions sexuelles commises dans le milieu du showbiz ». C’est la troisième journaliste à me poser cette question. Je lui réponds que « non, des types lourds, il y en a, oui, des producteurs un peu foireux obligés – croient-ils – de faire miroiter des rôles pour draguer les nanas, oui, à la pelle, sans doute, mais des agressions, des tentatives de viols, que je sache, non, pardon, je suis vraiment navré de ne pouvoir vous rendre service ! ». Elle insiste, « Même pas un dérapage ? Oh vous avez bien quelques noms… ». Par curiosité, je lui demande ce qu’elle range dans la case « dérapage ». « Je ne sais pas, m’explique-t-elle, vous avez plein de copines actrices, y en a bien une qu’un type connu aurait chauffée de façon insistante, ça va du pelotage de nichons à la grosse main au cul, des gestes déplacés, en boîte, quand vous sortez, des types qui proposent des partouzes… ». Et elle de conclure, comme s’il s’agissait d’un échange d’autocollants dans une cour de récré : « Votre nom ne sera pas cité et je vous revaudrai ça… Réfléchissez, je vous en supplie, un seul nom me suffira ».

« Un seul nom me suffira ».

Je dois avouer qu’à ce moment-là, j’ai été pris d’un petit vertige, mêlant colère et inquiétude face au monde qu’elle dessinait.
« Chère X, à quoi jouez-vous exactement ? S’agit-il pour vous d’un jeu ? D’une chasse ? Quel est le but ? Libérer la parole des victimes d’agressions ou trafiquer du clic pour vos médias malades ? Est-ce chipoter sur les vertus d’une parole libérée que de déplorer cette façon de tout mélanger avec une gourmandise obscène, prenant le risque de discréditer un combat salutaire et d’offenser les vraies victimes? Dans le même sac d’indignité : les agressions, les tentatives de viol et les dragues de lourdingues ? Confondus : les traquenards de pervers et les soirées libertines, les prédateurs et les machistes ? Sommes-nous prêts à salir l’honneur de gens dont le seul tort serait d’être pathétiques ? Va-t-on judiciariser la nullité et la connerie ? Dans votre boîte à « porcs » célèbres, sautant à pieds joints sur le traumatisme des victimes, pourquoi n’iriez-vous pas jusqu’à dénoncer les infidèles notoires (l’infidélité n’est-elle pas ressentie par la personne trompée comme un profond traumatisme) ? Et, partant de là, non contents de nourrir une guerre des sexes apparemment fort lucrative, que fait-on des drogués, des acteurs tyranniques et des metteurs en scènes obsessionnels, ceux-là qui vexent leurs équipes, leurs assistants, leurs proches (et – qui sait – leur conjoint) ? Et les radins, chère X ? C’est minable d’être radin, non ? Voulez-vous que je vous dresse la liste de celles et ceux qui se font gifler pour lâcher trois euros alors qu’ils gagnent un max ?
Pardonnez ma colère mais je ne supporte plus cette curée moyenâgeuse qui, sous prétexte d’un monde plus sain – plus juste, plus respectueux, plus égalitaire, bref, meilleur – nous monte les uns contre les autres et nous transforme, sinon en gibier, du moins en braconnier de son voisin ».

Après deux heures de silence, elle a fini par me répondre : « En gros, je suis d’accord avec vous. Mais c’est un cycle. C’est l’époque qui veut ça. »

« C’est l’époque qui veut ça »…
Pour les milliers de pisse-froid qui m’intenteraient ce procès, je m’empresse de rappeler que j’applaudis à quatorze mains toutes celles dont la parole libérée a permis de libérer celles de nombreuses victimes anonymes, décourageant peut-être l’assaillant qui sommeille dans la caboche pervertie de petits et grand patrons tapis dans leur bureau. Ces femmes, je les soutiens avec d’autant plus de vigueur que certaines sont des amies et que je sais les supplices qu’elles ont pu endurer. Ni l’argent ni le pouvoir ne permet d’abuser du corps de quiconque sur cette terre. Un monde libre, c’est un monde où les femmes sauront que les hommes sauront qu’en tentant d’abuser d’elles ils seront punis. Un monde libre, c’est ce monde où les femmes devraient pouvoir refuser n’importe quelle proposition graveleuse sans que leur carrière professionnelle puisse en être affectée. C’est un monde où ma petite sœur, mes amies, ma fiancée et toutes les autres pourront se balader dans la tenue de leur choix sans qu’un connard s’arroge le droit de leur parler, de les regarder ou de les toucher comme si elles méritaient d’être traitées comme des jouets.

Un monde libre, c’est AUSSI un monde où on aurait le droit d’exprimer publiquement ses craintes quant aux dérives liberticides que semblent autoriser les combats de société. Il n’y a pas qu’un seul discours, jamais. Ceux qui le prétendent sont des tyrans. Et ce n’est ni regretter ni freiner la libération d’une parole que d’en proférer d’autres, pas « contre » mais « en plus ». Or, éternel paradoxe de toute révolution, voilà que des tribunaux publics tendent à museler l’expression du moindre doute ou de la moindre réserve. Sous prétexte qu’elle a osé s’interroger sur les vertus de l’utilisation systématique du mot « porc » (terme employé, en d’autres temps, par d’effroyables personnages), voilà Catherine Deneuve, personnalité libre et combative s’il en est, traitée de « traîtresse rétrograde », « sourde aux souffrances des femmes ». Y avait-il urgence à dispenser des leçons de féminisme à celle qui, mettant jadis sa popularité en jeu, participa à de nombreuses luttes en faveur du droit des femmes à disposer de leur corps ? La question qu’elle pose n’a pourtant rien d’inique : la gravité supposée d’un acte – associée à la nécessité d’une dynamique de libération de la parole – autorisent-elles le piétinement de la présomption d’innocence – un principe longtemps défendu par ceux-là-même qui se prétendent progressistes ? Faut-il vraiment se réjouir que les réseaux sociaux et les sites d’actualité soient devenus le vestibule des tribunaux d’assise ? On répondra à cela que les cas de dénonciations nominatives sont marginaux et que, merde, après tout, on ne fait pas d’omelette sans casser quelques œufs. Sauf que les œufs, en l’occurrence, ont (parfois) une dignité, une femme (ou un mari) et des gosses.

La dérégulation absolue des médias, dont l’éthique a depuis longtemps péri sous les crampons de la course aux clics, l’omnipotence des réseaux sociaux (dont chacun sait qu’ils n’exaltent pas précisément la part la plus sage de nous-mêmes !) ne devraient-elles pas, au contraire, nous obliger à redoubler de vigilance quant aux principes de précaution ? Chaque jour, la meute réclame son lot d’accusations (quelle que soit la gravité des actes dénoncés), puis hop, les médias improvisent un procès expéditif et, dans la foulée, c’est la mise au pilori, les médailles qu’on retire, la statue qu’on déboulonne, un honneur qu’on déchiquette. « Un seul nom me suffira » m’écrit cette journaliste. Est-ce vraiment ce monde-là qu’on souhaite léguer à nos bambins ? Un monde où la vertu (privée, politique, financière) serait d’abord inspirée par la peur du lynchage numérique et de la délation publique, le tout encouragé par des médias ouvertement opportunistes ?

Une fois de plus, que ce soit clair: il ne s’agit pas de tremper dans la même baignoire de honte l’horrible affaire Weinstein (fruit d’une enquête journalistique de fond, corroborée par divers témoignages aussi fiables qu’accablants) et le système nauséabond qu’elle semble avoir légitimé.

Et si on relisait « La tâche » de Philip Roth – qui, en 2000, dans le contexte de l’affaire Lewinsky – décrivait par le menu les conséquences funestes d’une chasse aux sorcières, fût-elle perpétrée au nom du « progrès moral » ?

Et si on matait sur Netflix le documentaire consacré à Anthony Weiner, ce candidat à la mairie de New York que la meute conspua après que des médias ont diffusé quelques sextos échangés sur Facebook avec des inconnues ?

Et si on revoyait « La chasse », le grand film de Vinterberg

Et si on s’interrogeait deux secondes sur ce qui s’est passé mardi, lorsqu’un acteur a révélé – via le site Buzzfeed (organe qui est au Times ce que Morandini.com est au Monde) – qu’en 1986, après une soirée arrosée, Kevin Spacey avait tenté d’avoir des rapports avec lui ? L’acteur en question n’avait que 14 ans et Spacey 26 : on est d’accord, ça pue. Bourré ou pas, ça chlingue. Peut-être va-t-on apprendre demain que Spacey a agressé des dizaines de personnes. Mais faut-il vraiment se réjouir qu’il n’ait pas fallu 10h à Netflix pour annoncer la fin de la série House of Cards et moins de 24h à l’académie des Emmy Awards pour renoncer à lui remettre une statuette d’honneur ?

Un monde libre, c’est d’abord un monde où un adulte ne cherche pas à se taper un adolescent, certes (quel taré dirait le contraire ?), mais c’est aussi un monde où on ne condamne pas les gens sans enquête, sans procès, sur des déclarations balancées par un type vingt ans plus tard sur internet.

Justice expéditive. Peines lourdes et immédiates. Prononcées par ceux-là même qui, avant-hier, à d’autres procès, réclamaient l’analyse rigoureuse. Plus de dialogue, plus de débat: La guerre ? Se résoudre à ce qu’un homme ne soit plus que le miroir des fautes qu’il a commises à un moment de sa vie ? Le siffler, comme cette foule a sifflé Polanski lundi soir à Paris ? Condamner ceux qui projettent les films qu’il a tournés ? Vraiment ? Qu’on réclame qu’il soit jugé est une chose, mais qu’on insulte ceux qui défendent son œuvre n’en est-elle pas une autre ? Quand bien même mériterait-il de subir, quarante ans plus tard, les foudres de l’indignité, n’est-on pas libre de regarder les films, d’écouter les chansons ou de lire les livres d’hommes et de femmes ayant fait preuve d’un comportement abject ? Vais-je cesser de me déhancher sur une chanson de Michael Jackson ou de Jim Morrison sous peine de me voir désigné comme complice des saloperies dont ils furent accusés ? Va-t-on interdire une expo sur Jean Genet, accusé de pédophilie et de vol ? Va-t-on nier le tournant littéraire que marqua « Le festin nu » de William Burroughs ou le « Voyage au bout de la nuit » de Céline, sachant que l’un tua sa femme d’une balle de revolver et que l’autre collabora à un régime génocidaire ? Ne peut-on plus parler, creuser et réfléchir ?

Je ne pense pas qu’habiter ce monde-là nous soit vraiment profitable. Je ne pense pas que toutes les femmes se reconnaissent dans ces méthodes. Ni qu’on se sente plus libre en se faisant ainsi la guerre. Du moins je m’interroge. Parce que j’en ai besoin. Et que j’en ai le droit

À présent, lâchez-vous…

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#MeToo : pourquoi je n’ai pas porté plainte après le viol

#MeToo : pourquoi je n’ai pas porté plainte après mon viol
Par Une madmoiZelle | 18 octobre 2017
Cette madmoiZelle a été victime de viol il y quelques années. Elle n’a pas porté plainte, et souhaite aujourd’hui expliquer pourquoi elle n’entamera pas cette démarche.
Cette semaine, suite aux hashtags #balancetonporc et #MeToo, de nombreuses personnes ont réagi aux histoires de victimes de viol en se demandant, avec plus ou moins de virulence, « mais pourquoi ces personnes n’ont-elles pas porté plainte ? ».

Je suis moi-même une victime de viol (je commence tout juste à le dire, je dois avouer que ça fait bizarre de l’écrire) et je n’ai pas porté plainte. J’aimerais, dans ce témoignage, expliquer les raisons.

La sidération psychique, ou l’incapacité du corps à réagir lors d’une agression

Il y a de ça trois ans, un « ami » m’a violée. Je ne raconterai pas comment cela s’est passé – l’histoire est beaucoup trop longue et ce n’est pas le propos – mais c’est arrivé plusieurs fois dans l’année.
Et je dois avouer que cette année-là, je n’ai pas vraiment réalisé ce qui m’arrivait. Ceci est la première raison pour laquelle je n’ai pas porté plainte.
Au début, j’ai seulement dit à une amie que l’on avait eu des relations sexuelles, « que mon corps était consentant mais pas ma tête ». Autant dire que je partais de loin !
Cette personne entretenait une relation toxique avec mon groupe d’ami, et, jusqu’à ce que nous ayons décidé de couper les ponts avec lui, je n’ai parlé à personne de ce qui m’était arrivé.

Cette expression, « mon corps était consentant mais pas ma tête », traduit ce qui se produit chez de nombreuses victimes lors d’un viol : un état de sidération psychique.
Le cerveau, pour se protéger, opère une dissociation : la victime se voit souvent hors de son corps, incapable de réagir physiquement. Ce phénomène psychologique est observable sur des IRM chez les victimes et les témoins de violences.

Briser le déni du viol, un processus long et complexe

Ce qui m’amène à la deuxième raison : je ne comprenais pas ce qui m’était arrivé. Il m’a fallu plus d’un an pour utiliser le mot « viol » et plus de deux avant de dire, clairement, « j’ai été violée ».
Dans cette situation, on peut donc comprendre que tant que je ne disais pas clairement ça, ce n’était pas clair dans ma tête, je ne voyais donc pas de raison de porter plainte.

Y compris chez des personnes sensibilisées à la culture du viol, aux violences sexistes et sexuelles, prendre conscience de l’agression que  l’on a subie peut être un processus compliqué.
Cette part de culpabilité est un produit de la culture du viol, qui fait peser sur la victime un sentiment de responsabilité : « et si je l’avais cherché ? », « je n’ai pas été assez claire », « j’étais saoule, mais il a peut-être cru que j’étais d’accord, il ne savait pas… », « après tout, c’est moins grave que ce qui est arrivé à X »
Briser ce déni peut être long et compliqué.

Pourquoi je n’ai pas porté plainte après le viol

Mes amis, qui sont au courant de ce qui s’est passé, ont osé, il y a peu de temps, me poser la question : pourquoi je ne suis pas allée voir la police, pourquoi je ne tente pas un procès ?

En m’assurant que si je décidais de le faire, ils seraient là pour me soutenir, même témoigner s’il le fallait. Je leur ai donc exposé les raisons suivantes, que je partage afin que celles et ceux qui se posent la même question puissent y voir plus clair.

1. Mes parents, ma famille de manière générale ne sont pas au courant de ce qui m’est arrivé. Intenter un procès n’est pas quelque chose de banal, je me sentirais dans l’obligation de les mettre au courant et, ça peut paraitre stupide, mais je ne veux pas les inquiéter ou les rendre triste.

Je sais qu’ils se mettraient dans des états pas possibles, et je refuse qu’ils s’en rendent malade, tout comme je refuse de subir leurs inquiétudes ainsi que leurs questionnements. J’ai aussi peur du regard qu’ils pourraient porter sur moi, que quelque chose change.

2. C’est arrivé il y a trois ans, et même si les faits ne sont pas encore prescrits, plus rien ne peut prouver ce qu’il s’est passé. Ce serait sa parole contre la mienne, autrement dit, presque perdu d’avance.

3. Suite aux nombreux témoignages que j’ai pu lire, je sais que la procédure est longue, fatigante et difficile à supporter psychologiquement. Je me suis remise en grande partie du choc psychologique dû au viol, mais tout de même après deux dépressions. Je ne me pense pas assez forte pour supporter cette épreuve.

4. Il y a de forte « chances » pour que je doive revoir l’agresseur. Étant donné que la seule fois que je l’ai aperçu depuis les faits j’ai fait une sévère crise de panique, je préfère éviter cette éventualité.

5. Il y a peu de chance pour qu’il soit reconnu coupable et dans le cas contraire, peu de chance pour qu’il écope d’une grosse peine, ce serait pour moi un véritable échec que je ne veux pas subir.

6. Je n’ai pas besoin de ça pour me reconstruire et comme je l’ai dit dans les points précédents, je risque même de faire un gros pas en arrière. Le fait de porter plainte est pour moi une montagne énorme à gravir, après en avoir déjà franchit une tout aussi immense. Cela me parait risqué et je ne m’en sens pas la force.

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