Cyberthérapie : un psy numérique pour les digiborigènes

Cyberthérapie

Cyberthérapie: un psy numérique pour les digiborigènes
Peut-on faire de la psychothérapie à distance ?
Skype et l’e-mail remplacent-ils le divan ?
Des experts réunis par la revue « Adolescence » répondent

Nic Ulmi
Publié jeudi 12 novembre 2015

« Comment soigner un digiborigène ? »

Sachons, avant de commencer à répondre, que le terme est un mot-valise contenant « digital » et « aborigène ». Il indique ce que les anglophones appellent digital native. C’est une personne née dans l’environnement des NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication), pour laquelle le maniement des outils numériques est une seconde nature. Il en était de même pour ses parents avec le fait de lire et écrire.
Alors, comment soigne-t-on un aborigène numérique lorsque son psychisme est en souffrance ? Avec une digithérapie ? Une e-psychanalyse ? Une cyberconsultation ? La revue scientifique française Adolescence, publication « de psychanalyse, psychopathologie et sciences humaines » lance le débat sur la Cyberthérapie. Elle invite praticiens et théoriciens à livrer leurs réponses, regroupées en volume sous le titre Thérapie@.

Terrain vierge ?

Pas tout à fait. Le monde anglo-saxon a quelques longueurs d’avance dans la pratique de la thérapie à distance par l’intermédiaire de la Toile, ou telepsychology. Dans les cabinets des psys français, en revanche, « c’est d’abord par les jeux vidéo que le numérique s’est manifesté », notent le psychanalyste Yann Leroux et la psychologue Kathya Lebobe. Pour eux, « les jeux vidéo et les matières numériques sont les équivalents des jouets, du papier, des crayons et de la pâte à modeler utilisés dans les psychothérapies d’enfants » à partir des années 1920.

Le cabinet des avatars

Mais le jeu vidéo (ou le robot humanoïde, dont l’usage commence à être expérimenté) reste un « médiateur » facilitant l’échange dans le cadre d’une séance classique plutôt que le véhicule d’une véritable thérapie en ligne. Le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron s’est engagé en pionnier dans une sorte de fuite en avant expérimentale en imaginant un espace de consultation virtuel, avec des personnages (avatars) représentant le patient et le thérapeute.

« J’ai étudié cette éventualité en créant, entre 2006 et 2009, un cabinet de psychanalyste sur l’espace numérique en ligne Second Life », note-t-il.

Ce dispositif numérique se révèle toutefois « un frein à l’investissement de la thérapie ». La visioconférence via Skype et l’e-mail semblent aujourd’hui des outils plus prometteurs.
Mais pourquoi le faire ? Pourquoi livrer l’espace-temps particulier de la relation thérapeutique à la marée montante du tout-numérique qui inonde notre expérience du monde ? Au départ, ce sont en général des raisons pratiques qui poussent patients et thérapeutes à tenter le coup : le fait de vivre dans une région pauvre en psys, un éloignement temporaire, une expatriation, un déménagement, une mobilité réduite, une situation de crise, ou encore la nécessité de consulter en secret, à l’insu de son entourage familial.

Laura

Prenez « Laura », le cas clinique par lequel Yann Leroux et Kathya Lebobe illustrent leur propos. La jeune fille – douze ans – a besoin d’une thérapie, mais se livre difficilement lors des séances. Au cours du processus, sa thérapeute lui annonce qu’elle devra bientôt s’absenter, car elle est enceinte. Elle prend un congé maternité. L’approche de la séparation génère une anxiété chez la patiente, comme d’ailleurs chez la soignante. Ayant observé que Laura a l’habitude de se présenter aux séances avec des notes dans un carnet, la thérapeute a une idée : pourquoi ne pas écrire ?

Un silence étourdissant

Conséquences inattendues de la cyberthérapie :

« Dans les mails, une autre Laura commence à apparaître. Elle aborde de nouveaux sujets, est davantage centrée sur elle-même, et reprend moins les mythes familiaux. »

Dans une dynamique marquée par une relation fusionnelle avec sa mère et par la confusion des émotions,

« les moments d’écriture lui ont permis d’expérimenter un espace à soi, différents de l’espace indifférencié dans lequel elle vivait jusqu’à présent ».

C’est ainsi qu’on remarque

« pendant et après l’utilisation du mail au cours de la thérapie une diminution des angoisses de séparation, une atténuation des mécanismes de défense de type rigide, et la capacité accrue à faire état des affects personnels ».

Le détour par l’e-mail fait faire un bond en avant à la thérapie, qui « se traduit par la disparition des symptômes ».
Plus attachée que d’autres approches thérapeutiques à une « scénographie » précise centrée sur le divan, la psychanalyse en vient à son tour à intégrer quelques entorses virtuelles au protocoles classique. Sacrilège ? Pas vraiment.

« Le dispositif imaginé et expérimenté par Freud n’aurait été qu’un cas particulier d’une théorie générale dont nous devrions aujourd’hui explorer d’autres possibilités à travers des dispositifs différents », note Serge Tisseron. « L’évolution des modalités de la cure analytique depuis Freud montre que l’orthodoxie des pratiques demeure structurellement plastique », lui fait écho Cynthia Fleury.

En évoquant la séance par visioconférence, la psychanalyste et philosophe française préconise un agencement qui différencie l’espace de la séance de celui de la vie quotidienne, recommande l’utilisation d’un casque audio qui « renforce l’effet de sphère, de bulle » et suggère la position allongée, mais « pas sur un lit, dans la mesure du possible ».

Résultats ?

On constate d’abord que les patients parlent davantage que dans un cabinet.

« La verbalisation est plus grande par voie numérique, comme si le patient avait anticipé sa séance par crainte d’avoir une inhibition plus forte quant au silence. Le silence numérique s’entend en effet beaucoup plus. »

On remarque aussi que la technologie a un « caractère désinhibant ».

Plus fondamentalement, la séance par Skype offre « un déplacement » qui est « toujours riche de signification » pour la conduite d’une psychanalyse.

« À cette occasion surgissent d’autres dires de la part du patient, d’autres réminiscences, ayant souvent trait à la situation d’empêchement que la voie numérique provoque ».

En conséquence, à l’arrivée, suite au détour par la Toile, « le travail analytique bénéficie souvent d’une forme d’accélération thérapeutique ».

Le coup de la panne en cyberthérapie

Il existe évidemment quelques précautions à prendre et quelques risques.
À travers Internet, « des données sur la vie des patients peuvent surgir inopinément via les réseaux sociaux ».
– Il faut donc éviter d’être amis sur Facebook.
– Des problèmes de connexions non anticipés peuvent avoir des effets néfastes sur la relation thérapeutique, amenant par exemple le patient à « douter de la compétence, voire de la déontologie de l’analyste pour avoir accepté cela ».
– Sans compter que, comme le relève Serge Tisseron, « toutes nos conversations en ligne peuvent faire l’objet de surveillance ». Et que

« si les thérapeutes n’organisent pas eux-mêmes leurs pratiques, il est évident que les règles éthiques qui doivent ici nous guider impérativement seront remplacées par des règles commerciales ».

Que conclure ?

Pour les digiborigènes comme pour leurs parents, le virtuel apparaît comme le complément du « réel » plutôt que comme son successeur. Tandis que les parents sont, eux, arrivés dans les mondes numériques en tant que migrants.

« C’est en effet l’un des trois points sur lesquels les auteurs réunis ici se rejoignent, relève Serge Tisseron. Les thérapies en ligne fonctionnent d’autant mieux qu’elles font suite à une relation transférentielle. Cette relation est déjà instaurée dans une relation en présence physique. Peut-être même ne fonctionnent-elles qu’à cette condition. »

Complémentarité indispensable pour que le numérique déploie ses potentialités vertueuses en cyberthérapie.

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Guide de pratique concernant l’exercice de la télépsychologie au Québec

Guide de pratique concernant l’exercice de la télépsychologie
Guide de pratique concernant l’exercice de la télépsychologie
L’offre de services psychologiques à distance s’avère de plus en plus répandue. Cette pratique pose des défis éthiques et déontologiques particuliers : consentement libre et éclairé, confidentialité, tenue et conservation des dossiers, etc. Certains aspects légaux sont aussi à considérer comme l’obligation ou non de détenir un permis dans la juridiction du client, l’âge de consentement, les lois d’accès à l’information, les lois de protection, etc.

Le psychologue doit respecter son code de déontologie pour l’intervention à distance, comme pour tout autre type d’intervention.

En 2013, l’American Psychological Association (APA) a publié un document intitulé Guidelines for the Practice of Telepsychology. Le conseil d’administration de l’Ordre a endossé cette position et l’a fait traduire en français afin de la rendre disponible aux psychologues. Ce document, ci‐après, s’intitule Guide de pratique concernant la pratique de la télépsychologie.
Ce guide informe le psychologue sur d’importantes questions à considérer en lien avec la pratique à distance. Nous tenons compte du fait que ce document a été développé dans le contexte légal et réglementaire qui prévaut aux États‐Unis en ce qui a trait à l’exercice de la profession de psychologue. Le psychologue québécois doit faire les adaptations nécessaires en fonction du contexte législatif qui prévaut sur notre territoire.

Le guide de pratique de l’APA aborde les éléments suivants :

– Technologies de l’information ;
–  Normes professionnelles et déontologiques en lien avec l’intervention à distance ;
– Consentement éclairé ;
– Confidentialité des données et de l’information ;
– Sécurité et la transmission des données et des renseignements ;
– Suppression des données, des informations et des dispositifs technologiques ;
– Administration de tests et les évaluations ;
– Pratique d’une juridiction à une autre.

Quelques mises en garde

Nous attirons particulièrement votre attention sur les éléments qui suivent. Nous vous invitons à consulter le Guide de pratique concernant la pratique de la télépsychologie pour en savoir davantage avant de vous engager dans l’offre de services à distance.

• L’usage des technologies de l’information

Le psychologue doit bien connaître les moyens technologiques qu’il utilise pour ses interventions, en particulier leurs limites.
Nous recommandons notamment de prévoir, avec le client, une procédure en cas d’interruption de signal dans la communication audio‐vidéo. Exercer à cet égard exercer son jugement professionnel lorsqu’il s’agit d’offrir des services à distance à des clients vulnérables est nécessaire.  Ceci notamment pour ceux qui présentent un risque suicidaire.
Nous recommandons d’identifier les ressources à proximité et à la portée du client en cas de besoin. Il existe notamment le réseau public de services d’urgence, le réseau professionnel et le réseau personnel du client, le cas échéant.

• Les recours du client qui réside à l’extérieur du Québec

L’interprétation juridique qui prévaut actuellement au Québec veut que le client se déplace virtuellement vers le psychologue et non l’inverse1. Dans cette perspective, le service rendu à distance par le psychologue est considéré comme ayant été dispensé sur le territoire québécois, et ce, peu importe le lieu de résidence du client.
Ceci a pour effet que la couverture d’assurance responsabilité professionnelle s’applique aux services dispensés à distance. Cela est valable tant pour un client qui réside au Québec que pour celui qui réside à l’extérieur de notre territoire.
Il en va de même du mandat de surveillance de l’exercice des membres qui revient à l’Ordre. Ainsi, peu importe où se situe le client, celui‐ci peut s’adresser à l’Ordre pour une plainte déontologique ou toute question lié à la qualité des services professionnels reçus.

• La nécessité de détenir un permis à l’extérieur du Québec

L’interprétation juridique voulant que ce soit le client qui se déplace vers le psychologue ne prévaut actuellement qu’au Québec et à Terre‐Neuve‐Labrador. Ainsi, dans les autres provinces canadiennes, on considère que le psychologue se déplace vers le client. Dans cette perspective, le psychologue se déplace virtuellement vers le lieu de résidence du client. La détention d’un permis est donc requise  pour offrir des services à distance dans la très grande majorité des provinces. C’est aussi le cas dans plusieurs juridictions nord‐américaines.
Nous recommandons donc aux psychologues de s’informer auprès de l’organisme de réglementation dans la juridiction où réside le client. Ceci afin de valider si l’obtention d’un permis d’exercice y est requise pour l’offre de services à distance. En vertu de l’Accord de commerce intérieur canadien (ACI), depuis 2009, le psychologue québécois peut obtenir un permis d’exercice dans une autre province canadienne sur la base de son permis de l’Ordre. Il est donc beaucoup plus simple qu’autrefois d’obtenir un permis d’exercice dans une autre province canadienne.

Le psychologue qui réside hors Québec

Nous devons savoir que le fait d’être inscrit au Tableau de l’Ordre à titre de membre hors Québec ne confère aucun droit d’exercice. Ceci tant sur le territoire québécois qu’à l’extérieur du Québec. Le statut de membre hors Québec ne permet donc pas d’offrir de services psychologiques à distance en tant que psychologue membre de l’Ordre. Le psychologue doit avoir son domicile professionnel au Québec et être inscrit comme membre régulier pour le faire.
Si des questions subsistent en lien avec l’offre de services psychologiques à distance, n’hésitez pas à communiquer avec la direction de la qualité et au développement de la pratique
– pour toute question de nature clinique, avec le conseiller à la déontologie de l’Ordre
– en ce qui concerne des questions déontologiques ou avec le secrétariat général
– pour des questions juridictionnelles ou liées à l’assurance responsabilité professionnelle.
Ordre des psychologues du Québec : 514 738‐1881 / 1 800 363‐2644
Guide de pratique concernant l’exercice de la télépsychologie

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