Le Monde : Avec le Covid-19, la psychanalyse fait sa révolution

Le Monde : Avec le Covid-19, la psychanalyse fait sa révolution
Article sur la psychanalyse de Elise Karlin publié dans le journal Le Monde le vendredi 28 août 2020

ENQUÊTE :
Pendant le confinement, de nombreux psychanalystes ont dû se résoudre à mener leurs séances par téléphone ou en visioconférence, contredisant un rituel vieux de plus de cent ans. Pourtant, professionnels et patients ont découvert des vertus à ce changement radical. Et, même si le retour au sein des cabinets est de nouveau la norme, l’expérience aura fait bouger les lignes de la psychanalyse.

Au départ, c’est juste un cauchemar. Assis sur le banc du jardin familial, Samuel (nous avons modifié tous les prénoms des patients) allume une cigarette en cachette. Il avale profondément la fumée, avec une jouissance extrême. Soudain, il entend quelqu’un dans la cuisine, dont la fenêtre est ouverte. Il guette le bruit avec anxiété, d’un coup, il se hâte, partagé entre la frayeur et l’excitation que sa mère le découvre. C’est à ce moment, souvent, qu’il se réveille.
Samuel n’est pas un adolescent – bientôt, il aura 45 ans. Dans son secteur d’activité, il jouit d’une certaine notoriété et de la reconnaissance de sa hiérarchie. Mais il continue de faire ce rêve récurrent : maman le prend en flagrant délit. Il a fait dix années de psychanalyse, il s’est arrêté, il a recommencé. Depuis trois ans, il a de nouveau deux rendez-vous hebdomadaires sur le divan.

Ne laisser personne en souffrance

Le 16 mars, avant même l’annonce officielle du confinement, sa psychanalyste, une femme d’un certain âge, lui annonce qu’elle consultera désormais par téléphone. Samuel tombe des nues :

« Une analyse par téléphone ! Ma psy, tellement stricte sur le cadre, tellement dans le respect des normes classiques de la cure ! Sur le moment, ça m’a mis en colère qu’elle ait peur de moi, que je représente une menace potentielle, celui qui pouvait apporter le virus dans son cabinet. Ensuite, ça m’a déçu qu’elle ait peur pour elle, comme n’importe qui, alors que j’en avais fait la statue du Commandeur. Et puis j’ai réfléchi. Finalement, ça m’a rassuré qu’elle soit capable de s’adapter, qu’elle ne me lâche pas, qu’elle ne me dise pas : “Au revoir et merci, revenez quand ce sera terminé…” »

Début juin, voici Samuel chez sa mère pour quelques jours. C’est l’heure de sa séance par téléphone. Il est assis sur le banc du jardin familial et il allume une cigarette, machinalement. Bonheur absolu de la première bouffée. Soudain, il entend quelqu’un dans la cuisine, dont la fenêtre est ouverte. Samuel dissimule illico l’objet du courroux maternel, entre réflexe et grand émoi. « J’étais dans mon cauchemar… en vrai. Un truc de dingue. »
Ce vendredi-là, Samuel ne se contente pas d’éprouver la transgression suprême : en même temps qu’il la vit, il l’évoque en direct avec sa psychanalyste. « Jamais cette situation n’aurait pu avoir lieu autrement qu’au téléphone », dira-t-il plus tard.

Le téléphone, avenir de la psychanalyse ?

La pandémie de Covid-19 et le confinement ont fait imploser la pratique traditionnelle de la psychanalyse. Par ailleurs, pour de nombreux psys, terminé les séances en présence, le strict respect du cadre, l’usage du divan, le rituel du paiement. Quoiqu’il en soit, le 17 mars, après l’allocution d’Emmanuel Macron, psychiatres, psychanalystes, psychologues, psycho­thérapeutes ont dû tout repenser dans l’urgence. Il a fallu imaginer consulter en l’absence de corps, le langage réduit aux mots, la désintégration du rituel.
C’est-à-dire que pour ne laisser personne en souffrance – et continuer à gagner leur vie – la plupart des thérapeutes par la parole ont proposé à leurs patients déjà en traitement de le poursuivre autrement.
Elisabeth Chaillou, psychiatre et psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP), le confirme :

« Certains de mes collègues avaient des positions très arrêtées, très hostiles aux séances par téléphone – nous avions eu l’occasion d’en discuter au moment des grèves de décembre [2019]. Avec le Covid, tous ont accepté. Bien sûr, le téléphone prive des éléments non verbaux du transfert qui s’expriment dans un cabinet et qui sont essentiels. Mais, en l’occurrence, il s’agissait de répondre à la demande de personnes qui en formulaient le besoin sans nous mettre en danger et surtout sans les mettre en danger eux, puisque, comme médecin, j’étais moi-même régulièrement amenée à me déplacer à l’extérieur, à ne pas respecter un confinement strict. »

Une plus grande proximité parfois…

D’autre part, quelle que soit l’école de pensée à laquelle ils sont affiliés, les praticiens se sont adaptés. Certains avaient déjà expérimenté les séances en absence, pour des patients dans l’impossibilité physique de se déplacer, ou momentanément absents ou expatriés avant la fin de leur cure ; aucun ne pensait généraliser cette pratique par téléphone.
Frédéric de Rivoyre, psychanalyste, psychologue clinicien, membre du Cercle freudien et d’Espace analytique, a attendu une semaine après l’annonce du confinement. Il a alors envoyé un SMS à ses patients pour le leur proposer. Plus de la moitié a accepté.

Presque tous les patients de François Pommier ont accepté.

Il est psychiatre, psychanalyste, membre associé de la Société de psychanalyse freudienne (SPF) et professeur de psychopathologie à l’université de Paris-Nanterre.
Il en est de même pour ceux d’Hélène L’Heuillet, philosophe, psychanalyste, membre de l’Association lacanienne internationale (ALI) et maître de conférences à l’université Panthéon-Sorbonne. Dans la même veine, ceux de Julie Moundlic, psychologue, psychanalyste, membre de l’institut de l’Association psychanalytique de France (APF). De même, ceux de Richard Rechtman, psychiatre, psychanalyste et anthropologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Parmi les patients de Julia Kristeva, philosophe, psychanalyste et écrivain, deux seulement ont refusé.

« En principe, je suis opposée au téléphone,tient-elle à souligner. Simplement, dans ce moment social très précis où nous étions tous confinés, il a permis de partager son trauma avec une personne de confiance. Certaines solitudes nous conduisent à reformuler les liens. Le téléphone, à travers la voix, a créé une nouvelle forme d’intimité, une autre proximité sensorielle. »

Par conséquent une proximité encore accentuée, pour Richard Rechtman, par l’usage de l’oreillette…

« Vous avez la voix de votre patient dans la tête ! Du coup, certaines associations viennent plus vite… Mais, au téléphone, vous n’avez aucun temps flottant, vous êtes très attentif en permanence, notamment aux silences. C’est plus fatigant et aussi plus intense. Les résistances de certains patients, ceux que ma présence physique pouvait inhiber, ont sauté. Des choses gardées sous silence ont enfin pu être dites. »

Un autre psychanalyste, en séance par téléphone, s’est même surpris, alors qu’une patiente évoquait un traumatisme d’enfance particulièrement douloureux, à s’étendre lui-même sur le divan de son cabinet pour l’écouter :

« Je voulais être le plus ouvert possible, le plus à l’écoute. Le téléphone a créé, dans certaines situations, une relation très forte, rendue possible par le contexte. »

…et un rapport différent avec le thérapeute

« Au bout du téléphone, il y a votre voix/Et il y a les mots que je ne dirai pas, murmurait Françoise Hardy dans son Message personnel, en 1973. (…)/Je veux/Je ne peux pas. » Le confinement a eu l’effet inverse : hors les murs, loin du divan et du regard de l’écoutant, des événements douloureux du passé ont soudain pu s’énoncer.

« Je me suis surprise à ouvrir de nouvelles portes, à explorer des terrains sur lesquels je n’avais jamais eu le courage de m’aventurer en séance, reconnaît Amélie, danseuse professionnelle, 37 ans. J’étais loin, j’étais invisible. C’était plus facile. »

Confinée avec son compagnon, à qui elle n’a jamais dit qu’elle était en analyse, Amélie invoque des « réunions avec la troupe » pour s’enfermer dans leur chambre. Elle a gardé trois séances par semaine et choisi les écouteurs après avoir tenté le haut-parleur.

« Ce flux dans mon oreille a créé une densité incroyable. Au début, ça m’a déroutée, mais, très vite, j’ai pris goût à cette intensité douce. »

Irène, journaliste, 56 ans, a, comme Amélie, accepté sans hésiter la proposition de sa psychanalyste.

« Son cabinet est très loin de chez moi, je mets du temps pour y aller, je me ruine en taxi parce que je suis presque toujours très en retard, bref, c’est chaque fois compliqué. Un jour, je suis arrivée en pleurant de stress à cause d’un problème dans le métro… Le téléphone, c’était magique ! Pas d’appréhension une heure avant, pas de boule au ventre en arrivant, pas de fatigue après pour rentrer. Je pouvais me concentrer sur ce que j’avais envie de dire. »

D’autres, en revanche, n’ont même pas essayé.

Hannah, 44 ans, traductrice, a exclu d’emblée l’usage du téléphone :

« Discuter tranquillement avec mon analyste depuis mon canapé ? Impossible. D’abord, j’ai pensé que je ne voulais pas renoncer à la sacralité de la rencontre. Ensuite, j’ai compris que, de manière très paradoxale, j’avais besoin d’être sous son regard pour rester sur le qui-vive, ne pas m’abandonner. De chez moi, le lieu où je me sens protégée, et au téléphone, où on parle parfois sans réfléchir, c’était beaucoup trop d’un coup ! »

Au téléphone, surtout, le rapport est différent. L’éloignement crée une proximité, la possibilité d’un échange sur un pied d’égalité, comme une conversation entre amis.

« Les patients ont commencé à me faire des remarques personnelles, des réflexions qu’ils ne se seraient jamais autorisées en ma présence, se souvient Julie Moundlic. Cet adolescent, par exemple, qui m’a confié qu’il adorait ma voix… Hors de mon cabinet, j’ai eu l’impression que ma fonction était beaucoup moins sacralisée. J’ai mis un moment à trouver le ton juste. »

De nouveaux repères à prendre

Le docteur François Pommier a trouvé ses repères un peu plus vite pour avoir beaucoup travaillé, il y a trente ans, sur la psychanalyse à l’épreuve d’une autre épidémie :

« Le sida avait déjà provoqué un profond remaniement du rapport entre le malade et le médecin, nous obligeant à réinventer notre pratique, à repenser les liens, à recomposer les cadres et la temporalité… »

A l’époque, il prend déjà au téléphone les malades les plus gravement atteints, ceux qui ne peuvent plus se déplacer ; à l’hôpital, il ouvre une consultation pour les soignants confrontés quotidiennement à la très grande souffrance et à la mort.
Hélène L’Heuillet, elle, a eu du mal à apprivoiser les silences durant la séance de psychanalyse  :

« La présence physique permet de sentir jusqu’à quel point on peut les laisser durer. Au téléphone, on évalue moins bien ces moments où le patient cherche le mot suivant. Du coup, parfois on parle tous les deux en même temps, on se coupe la parole… »

Qu’en est-il de la santé du thérapeute ?

Il faut encore répondre à ces patients qui vous demandent : « Comment allez-vous ? » Cette question banale ne l’est plus lorsqu’un virus menace indifféremment le praticien et son patient, lorsque chacun de son côté, presque en miroir, vit la même situation, la même incertitude de l’avenir.

« Il est rare qu’un patient me demande comment je vais, constate Sabine Sportouch, psychologue, psychothérapeute, rattachée à la SPP et qui exerce à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre. Mais, avec l’épidémie, c’était une vraie interrogation, une inquiétude réelle. J’ai donc toujours répondu que j’allais bien. »

Il y a la santé physique, et il y a l’inertie de l’esprit, la solitude, le silence. Comme leurs analysants, les psychanalystes confinés éprouvent une nécessité nouvelle d’échanger, de se parler, de se retrouver.
Frédéric de Rivoyre explique :

« Au-delà des débats sur la possibilité ou pas de faire une analyse au téléphone,  à un moment, j’ai eu besoin de maintenir un travail psychique pour mes patients comme pour moi. Avec une dizaine de collègues, on s’est mis à discuter de notre clinique actuelle autour de textes de Freud. On en a commenté un différent chaque semaine. Et c’était absolument passionnant. »

Par Zoom le plus souvent.

L’oublie de la séance qui reste due

C’est aussi l’occasion d’aborder les problèmes au fur et à mesure qu’ils se posent. Le lien d’abord : qui appelle qui ? Certains psychanalystes ont préféré téléphoner eux-mêmes à leurs patients en masquant la ligne, afin d’éviter de communiquer leur numéro de portable. Les autres, adeptes du SMS depuis longtemps, donc reconnus par leurs interlocuteurs, leur ont indiqué que c’était à eux de prendre l’initiative, à l’heure dite, comme on sonne à l’entrée du cabinet.
Une manière de leur laisser la possibilité d’oublier la séance, exactement comme dans la « vraie vie ». Il a d’ailleurs fallu rappeler que, même à distance, les séances oubliées étaient dues… Sébastien, 39 ans, professeur, a appelé son psychanalyste avec vingt minutes de retard. Il est tombé sur le répondeur.

« J’étais furieux ! J’ai insisté jusqu’à ce qu’il décroche, même pour une séance diminuée de moitié. Je considère que ce moment-là est à moi, je le paie, même si je n’en utilise que cinq minutes, c’est mon choix. »

L’importance du cadre

Après le lien, le lieu. Tous les psychanalystes qui en ont eu la possibilité ont travaillé depuis leur cabinet, dans leur cadre habituel, tentant de maintenir les éléments nécessaires au transfert. Pour compenser l’absence du patient, sa manière de dire bonjour, de se tenir sur le divan, d’occuper l’espace, de tendre l’argent ou de le déposer sur le bureau, mais aussi pour faciliter son propre travail d’écoute, celui de praticien, qui laisse divaguer son esprit dans un lieu familier.
Le superviseur de Sabine Sportouch lui a même proposé, lorsqu’elle l’appelait, de lui montrer en visioconférence son environnement habituel, la pièce dans laquelle il avait l’habitude de la recevoir pour sa psychanalyse. Elle a refusé mais précise qu’elle s’est aménagé son propre cadre. Dans son bureau de l’hôpital, elle a choisi un fauteuil particulier, qu’elle a orienté chaque fois dans la même direction, en allumant toujours la même lumière.

« Je me suis rendu compte que l’essentiel n’était pas la rigidité du cadre, mais le maintien du lien en un lieu nouvellement défini et à heure fixe. Contrairement à ce que j’avais toujours s­upposé, j’ai facilement reconstruit un cadre, ailleurs ; ce qui était important, c’était que je m’y tienne avec rigueur. »

Le choix du lieu

Les patients, consciemment ou pas, ont eux aussi aménagé de nouveaux cadres. Ceux qui étaient confinés en famille ont souvent décidé de s’isoler dans leur voiture. Samuel, lui, a instauré tout un rituel. Avant d’appeler, le vendredi, il commençait par baisser les stores du salon, avant de disposer les coussins de son canapé d’une certaine façon. Il a bien essayé de s’allonger sur son lit, mais la trop grande intimité du lieu l’a gêné. Une autre fois, il a posé ses pieds sur sa table basse pendant la séance ; il n’a pas pu les y laisser :

« J’avais l’impression que ma psy me voyait, qu’elle me jugeait. Je me sentais désinvolte, limite obscène. »

Irène a choisi sa chambre, dans laquelle, avant chaque séance, elle a fait un ménage complet, la poussière, a passé l’aspirateur, le lit soigneusement tiré. Charlotte, 29 ans, dessinatrice, a commencé assise sur une chaise, habillée pour sortir. Mal à l’aise, elle a terminé en pantalon d’intérieur, couchée sur un tapis, les jambes en l’air contre le mur, la seule position qui lui permettait de parler tranquillement.
Gabrielle, 33 ans, qui rédige sa thèse à la campagne, s’installait au bord du lac voisin, avant d’y plonger la séance terminée. Elle est la seule à avoir commencé une psychothérapie pendant le confinement, avec un psychologue qu’elle n’a jamais rencontré physiquement.

« Pendant qu’on faisait connaissance au téléphone, j’ai tapé son nom sur Google. Sa tête m’a plu, son discours aussi. J’avais besoin de quelqu’un qui m’écoute, j’allais mal. Ces séances m’ont fait du bien. »

L’argent

Après le lieu, l’argent. Communiquer son RIB ou pas ? Faire payer à la séance ou à la fin du confinement ? Chèque ou espèces ? L’un des psychanalystes interviewés a commencé en indiquant à ses patients qu’ils pourraient payer plus tard. Il a changé d’avis lorsque l’un d’eux lui a fait remarquer, alors qu’il mettait de côté chaque semaine la somme équivalente aux séances honorées, que sa thérapie lui coûtait beaucoup plus d’argent que ce qu’il imaginait :

« Quand je vois cette liasse de billets toujours plus épaisse à vous donner, ça m’arrache un peu la gueule… »

Un autre avait décidé de faire payer toutes les séances au téléphone après la fin du confinement, avant qu’une patiente lui lance :

« C’est bien, vous n’avez pas besoin d’argent, vous ! »

Julie Moundlic a pris soin d’enlever son adresse personnelle de son RIB avant de l’adresser à ses patients. La psychanalyste de Samuel lui a demandé un règlement en deux versements, en espèces, à déposer dans une enveloppe dans sa boîte aux lettres. Irène a envoyé des chèques, avec un petit mot. Frédéric de Rivoyre n’a rien demandé, il a attendu que ses patients abordent la question ; il a accepté les chèques et les virements, supporté sans rien dire les remarques consternées :

« Comment ? Vous n’avez pas Lydia [une appli de paiement mobile] ?? »

Vers une évolution de la pratique ?

A la levée du confinement, presque tous les patients sont revenus.

« La première séance en présence n’a pas été simple, avoue Amélie. J’avais l’impression d’avoir totalement régressé ! »

Pour Hannah, tout a repris comme si la parenthèse n’avait pas existé. Irène ou Samuel, eux, ont demandé à conserver des séances par téléphone pour des raisons pratiques, liées à leurs activités professionnelles.
Pour l’instant, la plupart des praticiens reconnaissent qu’ils restent souples. Ils prennent encore au téléphone les patients qui ont peur de revenir malgré les mesures sanitaires – papier sur le divan, gel hydroalcoolique, masque, désinfection du fauteuil ; pour ceux que cette solution arrange ils acceptent aussi . Selon la situation sanitaire, ls acceptent aussi la décision de revenir uniquement aux consultations « en présentiel ».

Une évolution de la pratique analytique

Seul Richard Rechtman se dit clairement favorable à une évolution de la pratique analytique :

« Le cadre tel qu’il existe a été pensé il y a un siècle ! Le concept reste valide, mais la société a bougé. Nous devons sortir du dogmatisme, répondre aux contraintes nouvelles de nos analysants. Le téléphone leur facilite la vie, pourquoi l’exclure ? Une première rencontre au cabinet est indispensable, mais, lorsque le transfert est installé, le travail peut se faire. »

Christophe Dejours

Dans son cabinet de psychanalyse du 5e arrondissement de Paris, un homme n’a rien changé à ses habitudes. Christophe Dejours, psychiatre, psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France (APF), professeur au Conservatoire national des arts et métiers et professeur émérite de l’université Paris-Nanterre, a continué à recevoir ses patients, sans tenir compte du confinement. En tant que médecin, il en avait la possibilité. Il a juste cessé de leur serrer la main, et il a veillé à se tenir loin.
Mais, pour ceux qui n’ont pas souhaité se déplacer, il a absolument refusé la moindre consultation par téléphone :

« J’en suis incapable. Je suis distrait, ma pensée fout le camp… J’ai besoin de la présence, des odeurs, des peurs – en l’absence de corps pour l’éprouver, il n’y a pas d’affect. »

Tous les jours, ce septuagénaire a pris le métro pour aller travailler, à la stupéfaction de ses collègues. Il hausse les épaules :

« Je suis médecin. Je n’ai pas l’habitude de me barrer. »

Spécialiste reconnu de la souffrance au travail, Christophe Dejours regrette ce qu’il considère aujourd’hui comme « une standardisation » de la psychanalyse :

« Le téléphone, on ne peut pas dire que ce n’est pas de la psychanalyse, parce que le transfert se déploie dans l’écoute. Simplement, c’est une profonde dégradation de notre métier, et je suis indigné que les psychanalystes, même ceux qui y étaient farouchement opposés, l’acceptent désormais sans rechigner. Si c’est ça, l’évolution de la psychanalyse, quelle déception… »

Un silence assourdissant lui a répondu lorsqu’il a formulé sa position à ses collègues, au cours d’un échange en visioconférence.

Quel que soit le lieu où elle s’exprime, la psychanalyse a de beaux jours devant elle.

Sur le divan où elle est de nouveau étendue, Hannah reste convaincue que la contrainte, la confrontation des corps, est un élément fondamental de son travail d’analyse. A l’autre bout de Paris, un vendredi, enfermé dans un bureau, Samuel discute avec sa psy. Elle n’a pas encore rouvert son cabinet, mais, s’il avait fallu qu’il s’y rende, il aurait jonglé avec ses horaires, filé en taxi, perdu un temps infini.

« Je suis donc très heureux que le cadre soit moins frigide » – il se reprend immédiatement : « Moins rigide ! »

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Cyberthérapie : un psy numérique pour les digiborigènes

Cyberthérapie

Cyberthérapie: un psy numérique pour les digiborigènes
Peut-on faire de la psychothérapie à distance ?
Skype et l’e-mail remplacent-ils le divan ?
Des experts réunis par la revue « Adolescence » répondent

Nic Ulmi
Publié jeudi 12 novembre 2015

« Comment soigner un digiborigène ? »

Sachons, avant de commencer à répondre, que le terme est un mot-valise contenant « digital » et « aborigène ». Il indique ce que les anglophones appellent digital native. C’est une personne née dans l’environnement des NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication), pour laquelle le maniement des outils numériques est une seconde nature. Il en était de même pour ses parents avec le fait de lire et écrire.
Alors, comment soigne-t-on un aborigène numérique lorsque son psychisme est en souffrance ? Avec une digithérapie ? Une e-psychanalyse ? Une cyberconsultation ? La revue scientifique française Adolescence, publication « de psychanalyse, psychopathologie et sciences humaines » lance le débat sur la Cyberthérapie. Elle invite praticiens et théoriciens à livrer leurs réponses, regroupées en volume sous le titre Thérapie@.

Terrain vierge ?

Pas tout à fait. Le monde anglo-saxon a quelques longueurs d’avance dans la pratique de la thérapie à distance par l’intermédiaire de la Toile, ou telepsychology. Dans les cabinets des psys français, en revanche, « c’est d’abord par les jeux vidéo que le numérique s’est manifesté », notent le psychanalyste Yann Leroux et la psychologue Kathya Lebobe. Pour eux, « les jeux vidéo et les matières numériques sont les équivalents des jouets, du papier, des crayons et de la pâte à modeler utilisés dans les psychothérapies d’enfants » à partir des années 1920.

Le cabinet des avatars

Mais le jeu vidéo (ou le robot humanoïde, dont l’usage commence à être expérimenté) reste un « médiateur » facilitant l’échange dans le cadre d’une séance classique plutôt que le véhicule d’une véritable thérapie en ligne. Le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron s’est engagé en pionnier dans une sorte de fuite en avant expérimentale en imaginant un espace de consultation virtuel, avec des personnages (avatars) représentant le patient et le thérapeute.

« J’ai étudié cette éventualité en créant, entre 2006 et 2009, un cabinet de psychanalyste sur l’espace numérique en ligne Second Life », note-t-il.

Ce dispositif numérique se révèle toutefois « un frein à l’investissement de la thérapie ». La visioconférence via Skype et l’e-mail semblent aujourd’hui des outils plus prometteurs.
Mais pourquoi le faire ? Pourquoi livrer l’espace-temps particulier de la relation thérapeutique à la marée montante du tout-numérique qui inonde notre expérience du monde ? Au départ, ce sont en général des raisons pratiques qui poussent patients et thérapeutes à tenter le coup : le fait de vivre dans une région pauvre en psys, un éloignement temporaire, une expatriation, un déménagement, une mobilité réduite, une situation de crise, ou encore la nécessité de consulter en secret, à l’insu de son entourage familial.

Laura

Prenez « Laura », le cas clinique par lequel Yann Leroux et Kathya Lebobe illustrent leur propos. La jeune fille – douze ans – a besoin d’une thérapie, mais se livre difficilement lors des séances. Au cours du processus, sa thérapeute lui annonce qu’elle devra bientôt s’absenter, car elle est enceinte. Elle prend un congé maternité. L’approche de la séparation génère une anxiété chez la patiente, comme d’ailleurs chez la soignante. Ayant observé que Laura a l’habitude de se présenter aux séances avec des notes dans un carnet, la thérapeute a une idée : pourquoi ne pas écrire ?

Un silence étourdissant

Conséquences inattendues de la cyberthérapie :

« Dans les mails, une autre Laura commence à apparaître. Elle aborde de nouveaux sujets, est davantage centrée sur elle-même, et reprend moins les mythes familiaux. »

Dans une dynamique marquée par une relation fusionnelle avec sa mère et par la confusion des émotions,

« les moments d’écriture lui ont permis d’expérimenter un espace à soi, différents de l’espace indifférencié dans lequel elle vivait jusqu’à présent ».

C’est ainsi qu’on remarque

« pendant et après l’utilisation du mail au cours de la thérapie une diminution des angoisses de séparation, une atténuation des mécanismes de défense de type rigide, et la capacité accrue à faire état des affects personnels ».

Le détour par l’e-mail fait faire un bond en avant à la thérapie, qui « se traduit par la disparition des symptômes ».
Plus attachée que d’autres approches thérapeutiques à une « scénographie » précise centrée sur le divan, la psychanalyse en vient à son tour à intégrer quelques entorses virtuelles au protocoles classique. Sacrilège ? Pas vraiment.

« Le dispositif imaginé et expérimenté par Freud n’aurait été qu’un cas particulier d’une théorie générale dont nous devrions aujourd’hui explorer d’autres possibilités à travers des dispositifs différents », note Serge Tisseron. « L’évolution des modalités de la cure analytique depuis Freud montre que l’orthodoxie des pratiques demeure structurellement plastique », lui fait écho Cynthia Fleury.

En évoquant la séance par visioconférence, la psychanalyste et philosophe française préconise un agencement qui différencie l’espace de la séance de celui de la vie quotidienne, recommande l’utilisation d’un casque audio qui « renforce l’effet de sphère, de bulle » et suggère la position allongée, mais « pas sur un lit, dans la mesure du possible ».

Résultats ?

On constate d’abord que les patients parlent davantage que dans un cabinet.

« La verbalisation est plus grande par voie numérique, comme si le patient avait anticipé sa séance par crainte d’avoir une inhibition plus forte quant au silence. Le silence numérique s’entend en effet beaucoup plus. »

On remarque aussi que la technologie a un « caractère désinhibant ».

Plus fondamentalement, la séance par Skype offre « un déplacement » qui est « toujours riche de signification » pour la conduite d’une psychanalyse.

« À cette occasion surgissent d’autres dires de la part du patient, d’autres réminiscences, ayant souvent trait à la situation d’empêchement que la voie numérique provoque ».

En conséquence, à l’arrivée, suite au détour par la Toile, « le travail analytique bénéficie souvent d’une forme d’accélération thérapeutique ».

Le coup de la panne en cyberthérapie

Il existe évidemment quelques précautions à prendre et quelques risques.
À travers Internet, « des données sur la vie des patients peuvent surgir inopinément via les réseaux sociaux ».
– Il faut donc éviter d’être amis sur Facebook.
– Des problèmes de connexions non anticipés peuvent avoir des effets néfastes sur la relation thérapeutique, amenant par exemple le patient à « douter de la compétence, voire de la déontologie de l’analyste pour avoir accepté cela ».
– Sans compter que, comme le relève Serge Tisseron, « toutes nos conversations en ligne peuvent faire l’objet de surveillance ». Et que

« si les thérapeutes n’organisent pas eux-mêmes leurs pratiques, il est évident que les règles éthiques qui doivent ici nous guider impérativement seront remplacées par des règles commerciales ».

Que conclure ?

Pour les digiborigènes comme pour leurs parents, le virtuel apparaît comme le complément du « réel » plutôt que comme son successeur. Tandis que les parents sont, eux, arrivés dans les mondes numériques en tant que migrants.

« C’est en effet l’un des trois points sur lesquels les auteurs réunis ici se rejoignent, relève Serge Tisseron. Les thérapies en ligne fonctionnent d’autant mieux qu’elles font suite à une relation transférentielle. Cette relation est déjà instaurée dans une relation en présence physique. Peut-être même ne fonctionnent-elles qu’à cette condition. »

Complémentarité indispensable pour que le numérique déploie ses potentialités vertueuses en cyberthérapie.

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