Claire Brisset à propos du procès de Saint-Omer

Claire Brisset, Defenseure des enfants
15 millions d’enfants à défendre, Paris, Albin Michel, 2005

Un premier constat s’impose : les mineurs victimes sont encore trop peu protégés par notre système judiciaire.
Il n’est pas excessif de dire que le procès de Saint-Omer n’aura en rien allégé les souffrances des enfants d’Outreau, bien au contraire.
Placer devant une cour d’assises des enfants auxquels on demande, en présence de leurs parents qui reconnaissent les avoir violés, tous les détails de ce qu’ils ont subi des années auparavant, laisser la presse citer leurs noms et prénoms, pour ensuite, devant le fiasco judiciaire, regretter la « sacralisation » de la parole des enfants ainsi recueillie…

Le procès de Saint-Omer aura concentré, à lui seul, tous les défauts du système [ … ]. Bien peu de voix se sont élevées pour rappeler que les enfants victimes, ceux que l’on invitait à témoigner dans cette cour d’assises transformée en foire d’empoigne, ne pouvaient en aucun cas rendre un témoignage utile à la cour. Il était totalement illusoire d’attendre quoi que ce soit de leur parole dans de telles conditions.
Déjà blessés, ils seront ressortis de ce tribunal encore plus meurtris.
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Autres billets sur l’affaire d’Outreau
1/ Outreau – La vérité abusée
2/ Outreau, la vérité abusée. 12 enfants reconnus victimes par Marie-Christine Gryson-Dejehansart
3/ Outreau : Les lettres de Kevin Delay au juge Burgaud
4/ 24 février 2011 – La parole de l’enfant après la mystification d’Outreau
5/ Outreau : la télédépendance de l’opinion – « télécratie 4 » – « procès- téléréalité »
6/ Des troubles du comportement par Marie-Christine Gryson-Dejehansart
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9/ Saint-Omer – Mercredi 2 juin 2004 – Le procès bascule le jour des rétractations provisoires 
de Myriam Badaoui
10/ La victime envahie par le souvenir traumatique ne marque aucune pause « pour réfléchir » par M.-Ch. Gryson-Dejehansart
11/ le test du Rorschach expliqué par Marie-Christine Gryson-Dezjehansart
12/ Militantisme association par Marie-Christine Gryson-Dejehansart
13/ Les points de défaillance au procès de Saint-Omer par Marie-Christine Gryson-Dejehansart
14/ Florence Aubenas : le danger de la victime résiliente mêlée à toutes les causes
15/ Un éclairage sur les rétractations et les contaminations par Marie-Christine Gryson-Dejehansart
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Autres billet sur l’affaire d’Outreau
7/11/2011 – Affaire Outreau : Myriam Badaoui a été libérée Par Jean-Michel Décugis, Adriana Panatta et Aziz Zemouri

3/ Un silence difficile à rompre – Roland Coutenceau

Vivre après l’inceste – Haïr ou pardonner
Pour l’enfant, un silence difficile à rompre p 80-81

Le cœur de l’histoire se situe dans la tête de l’enfant et dépend de son degré d’évolution. Il est rare que les actes incestueux soient ponctuels, mais il arrive que des enfants, souvent très jeunes, toniques, le disent rapidement, des enfants « nature » ou qui ont une structure psychique simple, réactive. Au fond, ceux-là ne réalisent pas la menace que représente le père. C’est comme s’ils n’étaient pas organisés pour percevoir la nature sexuelle de l’agression. Ils la vivent comme une sorte d’asticotage, de comportement provocateur qui les agace : « Papa m’embête », « Papa me touche ». On a ainsi des réactions salutaires chez ces très jeunes enfants, qui restent malgré tout moins minoritaires.
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Il en va différemment dès qu’ils sont plus grands, au niveau de la période de latence, ce que l’on appelle l’âge de raison, entre sept ans et la puberté. Les enfants sont alors davantage constitués comme des êtres humains pensants. Leur psychisme est plus organisé et ils ont, du moins potentiellement, la capacité de verbaliser. Mais comme ils sont en même temps plus facilement impressionnables, ils en arrivent à « penser » la crainte que leur· inspire le père incestueux, et à anticiper les conséquences de leurs attitudes, cela – car il ne faut pas négliger le contexte – dans un monde qui pour eux se résume à la famille et qui, pour simplifier, est une espèce d’entité totalitaire où celui qui peut gratifier et punir est le père.

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Bien sûr, il y a l’école, et il est tout à fait caractéristique que certains enfants parlent à l’école. Mais, même si l’école est là physiquement, même si elle fait partie de la vie quotidienne de l’enfant, elle n’est pas vécue comme appartenant à un monde où les normes, les lois qui régissent la famille seraient différentes. Il est donc difficile à l’enfant d’imaginer que parler au sein de ce monde pourrait le délivrer. La difficulté, pour un enfant ayant l’âge de raison, de raconter ce qui se passe chez lui, c’est qu’il n’est pas capable de penser à un autre lieu que sa famille où des choses, pressenties comme abusives, anormales, puissent se dire de manière que quelqu’un s’en saisisse et intervienne.

L’enfant ne peut pas penser que l’instituteur, le médecin ou le juge sont des indicateurs de repères sociaux qui le concernent. L’adulte tiers, celui qui n’est ni papa ni maman, n’existe pas avec assez d’intensité dans le psychisme de l’enfant. La comparaison avec un pays totalitaire où règne un tyran arbitraire et égocentrique est parlante : celui qui y vit ne peut pas penser qu’il y a un salut en dehors, qu’il a un moyen d’échapper à la tyrannie. Le monde mental que constitue la famille évoque à une petite échelle la situation d’un citoyen dans un pays totalitaire. Comme lui, l’enfant se sent prisonnier, il est enfermé dans un système clos.

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Plus subtil que la violence, c’est la menace que distille le père, c’est une ambiance menaçante, une tension : l’enfant étant un être en devenir, son psychisme étant fragile, comment va-t-il réagir face à des menaces voilées ? Beaucoup d’enfants disent : « Je ne savais pas trop ce que je risquais. » La menace n’étant pas nommée, n’étant pas identifiée, l’enfant ne peut l’imaginer que redoutable : « Si je ne m’exécute pas, si je ne me laisse pas faire, si je parle, je vais subir un châtiment. » Cette menace indéterminée laisse le psychisme de l’enfant dans un état totalement démuni, car la violence potentielle est plus terrible que la violence physique elle-même.

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La peur confuse de la réaction de l’autre se fonde dans une crainte plus générale, la crainte de l’hostilité, de l’agressivité que pourrait provoquer le fait de parler – de l’agression sexuelle bien sûr – mais aussi simplement d’exprimer un sentiment, une opinion. Il faut bien se souvenir que ces peurs se situent dans un monde où règnent totalitarisme et arbitraire. Pour l’enfant, la nature des gestes incestueux se clarifie à mesure qu’il grandit, mais l’emprise du père reste unique, totale : « C’est le seul qui pouvait me faire quelque chose. »

Avec notre savoir, nous pouvons penser qu’un enfant qui parle est sauvé, mais lui est à mille lieues de penser qu’un copain, la maîtresse, le docteur, la mère d’une copine, en bref que des gens extérieurs au système familial, puissent le libérer. Il n’a pas une perception exacte de la société, et pense in fine que son aveu, son témoignage viendront à la connaissance de son père qui se vengera.


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Voir aussi les billets concernant le livre de Roland Coutanceau :
1/ Vivre après l’inceste : Haïr ou pardonner
2/ Peut-on pardonner ?

4/ Désordres relationnels et sexuels
5/ Le père incestueux
*/ L’enfant investi d’une sorte de mission
6/ Les milieux sociaux et culturels
7/ Quelques conséquences sur les survivantes
8/ Le dévoilement
9/ Trois profils des pères incestueux
10/ Les mères