Responsabilité

Elle avait donné quitus à son père pour la charge de sa responsabilité en espérant que plus tard, avec son entourage, il saurait être enfin responsable et ne plus reproduire. Pour elle, il était humain de laisser à chacun sa responsabilité et son calcul des conséquences dont elle ne voulait pas les acquitter parce que Dieu avait bon dos pour sans remettre à lui. Sa peur se situait plutôt dans le manque de confiance qu’elle pouvait lui faire. Deviendrait-il un jour adulte ou resterait-il crétin ? Doutant souvent qu’il fût conscient de ses actes, elle ne lui ôtait pas pour autant sa part de responsabilité. Ces violeurs semblaient loin d’être demeurés, ils étaient simplement de vulgaires êtres humains. Elle voulait comprendre et pour ce faire, assemblait le puzzle des agissements de chacun afin d’acquérir quelque clairvoyance, ce qui lui permettait de porter des accusations.
Extraits d’un tapuscrit en cours : Interdits ordinaires.

Le sentiment de ma propre responsabilité dans l’acte, le poids de ma culpabilité ne se sont pas installés ce jour-là. En frottant ma peau que je voulais étriller pour la changer, je savais qu’il n’était plus mon père ni moi, sa fille, qu’il était devenu un tueur et moi, sa victime. Je savais que je n’y étais pour rien, que, s’il m’avait tuée, nous n’aurions pas eu à partager le fardeau des responsabilités et des conséquences, mais comme je n’étais pas morte, il a fait de moi sa complice. C’est ainsi que ma mère a commencé à me percevoir pour qu’ensuite, je m’en persuade moi-même. Il a fallu du temps, beaucoup de temps avant de rebrousser chemin et je me demande toujours si elle sait, supposant que j’aie été complice, que je n’étais pas seulement celle de mon père, mais aussi la sienne.
Extrait de Viols par inceste.

1984 – Le dernier viol

Toute seule, elle ne pouvait se sortir de ces chantages. Elle se souvenait du dernier viol : à la promesse d’un beau petit matin sur le port du Havre pour aller ramasser les tendelets pleins d’écrevisses, elle était partie avec son père. Au Havre, Sartre y avait écrit La Nausée. Sur le chemin, elle avait réussi à lui dire qu’elle reviendrait moins souvent parce que Bertrand était entré dans sa vie. Il avait ralenti, ses mains tremblaient sur le volant. Il avait arrêté la voiture au milieu de centaines de conteneurs. Au rythme de son halètement, il avait rabattu le siège du passager et s’était glissé entre ses cuisses en la tenant plaquée allongée d’un bras gauche métallique. Il n’avait pas son regard laineux et elle avait entrepris de soutenir ce regard plein de peur. « « Je n’y arrive pas ! » avait dit son père et elle riait pendant qu’il pleurait.
Elle était debout à côté d’elle, mais pas très loin cette fois : elle observait cette inoubliable scène d’un homme coincée sous le tableau de bord de la voiture et elle qui le toisait. Elle avait pu se dégager pour se caler dans le fond de la banquette arrière les genoux repliés sous son menton. C’était fini.
Elle descendit de la voiture et tendit l’oreille à son hurlement de rire qui roulait d’écho en écho métallique sur les conteneurs. L’air du large lui fouettait le sang. Elle venait d’avoir vingt-quatre ans et émergeait de quinze ans d’anesthésie.
Extrait d’un tapuscrit en cours : Interdits ordinaires.