Sur les conséquences des viols par inceste – A Auteure anonyme de Philippe

27 juin 2011

Je ne visionne plus les réponses à l’article que j’ai publié sur la Liste des conséquences de l’inceste. Elles sont malheureusement trop nombreuses – malheureusement parce que cela implique une triste réalité.


A la dernière réponse à propos de cet homme victime d’abus, je ne sais que dire. Chaque personne réagit différemment parce que l’inceste ou les abus sont des faits extérieurs à la personne. Bien que les conséquences soient souvent les mêmes, elles s’expriment différemment chez les uns et les autres.
L’un des exemples les plus frappants pour moi est la sexualité : certaines victimes deviennent de véritables « sex-addicts » tandis que d’autres chassent la sexualité de leur existence.


Parmi les constantes, le manque de confiance, la fragilité des attachements : c’est peut-être là ce qui met le plus en difficulté les éventuel(le)s partenaires. La victime d’abus sexuels, et ce surtout dans les cas d’inceste, a des difficultés à faire confiance en l’autre et à sortir de la dynamique de l’abus. Certains préfèrent reproduire directement les situations abusives, comme pour un moyen de se rendre utile à quelqu’un, fût-il un abuseur, et comme pour se prouver sa propre existence à travers la souffrance parce qu’on n’a pas connu autre chose et que c’est le seul moyen que l’on connaisse d’intéresser quelqu’un. D’autres multiplient les attachements pour ne pas être esclaves d’un seul, comme pour multiplier ses chances de réussite tout en minimisant sa propre implication et en réduisant ainsi la portée d’un échec individuel : si je me fais lâcher, comme ce sera nécessairement le cas puisque je vaux tellement peu, au moins cela me fera-t-il moins mal.
On triche avec la vie en étant sûr qu’un jour ou l’autre on se fera pincer et qu’on passera à la casserole. On vit à travers l’autre, pour l’autre, parce qu’on ne sait pas où on se situe dans le domaine de l’existence et qu’on a peur de se retrouver seul, parce que se retrouver face à soi-même, c’est se retrouver face au néant, au défaut d’existence. La solitude, ce n’est pas la mort, c’est le Rien, la révélation de l’absence de sens, d’existence, de persistance – l’enfant qui n’arrive même plus à crier, privé de volonté, inerte corps et âme, simple corps qui persiste à vivre parce que les fonctions biologiques sont indépendantes des fonctions psychologiques. Si le cœur physique était branché sur le cœur affectif, ce serait plus simple: une vie s’éteindrait rapidement dans un désert d’affection et on disparaîtrait sans gêner personne.


Pourquoi ne se suicide-t-on pas, alors ?
Certains le font, beaucoup ont essayé, mais somme toute, le suicide demande une bonne dose de désespoir. Qu’arrive-t-il quand on est au-delà de l’espoir et de son contraire ? Rien, justement. Se suicider c’est encore espérer quelque chose, mais il peut arriver que même espérer la mort devienne trop fatigant, trop usant. Paradoxal, mais la situation de l’enfant qui grandit dans l’abus n’est-elle pas paradoxale : n’exister pour l’autre que dans la mesure où notre corps satisfait le corps de l’autre, un sujet-objet devenant objet-objet pour coller à l’autre physiquement. Utiliser son propre corps pour quémander l’affection de l’autre et n’obtenir de l’autre que le plaisir de l’autre pour être jeté dans un coin comme un torchon sale avant la prochaine fois – attendre même, peut-être, cette prochaine fois pour essayer de lire un peu d’amour dans la lueur sale du regard de l’abuseur.


Vient un moment où on espère plus, où on se fatigue d’espérer : le moment de l’adolescence est souvent le dernier cap à franchir avant la perte totale de tout espoir. Si on ne se suicide pas à l’adolescence, alors le corps continue de vivre.


Mais que faut-il pour redonner à l’enfant qui habite ce corps d’adulte un peu de chaleur qui lui apporte enfin un espoir. C’est là tout le problème. C’est là aussi que les différences personnelles interviennent. Certains se loveront dans leur absence au monde, se replieront sur l’enfant blessé, tandis que d’autres arriveront à faire le pas, aidés par le hasard d’une rencontre ou d’une expérience. La personnalité entre en jeu, mais aussi le hasard. Il n’existe pas de science qui vous fasse sortir du néant affectif.
Parmi trois personnes ayant connu les mêmes abus,
l’un mourra jeune,
l’autre, celui qui aura peut-être subi le moins, s’enterra dans une existence vide de sens et
le troisième fondera une famille et bataillera.
L’un est-il meilleur que l’autre ? Non, bien sûr, c’est juste le hasard qui se lie à la nécessité pour créer un type d’existence plutôt qu’un autre.

Auteure anonyme a dit :

Époustouflée.
Encore une fois, c’est un homme qui ose ce que n’écrivent pas les femmes. Tout ça c’est vrai pour les femmes aussi, mais trop peur de la « putain » sans doute.
RPL dans les chroniques amnésiques et autres mémoires vives ose aussi cette vérité.
http://risquer.blogspot.com/
Juste u
ne petite chose :
l’abus me dérange. L’abus d’alcool est permis, l’abus d’enfant est interdit et il s’agit d’une agression.

Philippe a dit :
Puisque
je n’arrive pas à répondre à ton commentaire dans le message concerné, je te réponds à travers un autre message.
Je me suis senti une « p… » pour plaire à ma mère, lui soutirer un regard bienveillant, peut-être un sourire, mais je ne me souviens pas d’un sourire qui me soit adressé – peut-être ai-je oublié. Plaire à tout prix, même par le corps, comme un objet, mais ne jamais vraiment réussir. Continuer pourtant, comme un petit animal qui ne comprend pas, en arriver à prendre une claque comme un geste d’intérêt. Plaire pour ne pas aller peut-être avec les messieurs, mais aller tout de même pour plaire.


Je n’aime pas les bonbons, savez-vous ?


Quant à l’abus, bien sûr : peut-être, sans m’en rendre compte, je leur reconnais encore le droit de m’utiliser, voire d’abuser. Elever en objet, comment devenir sujet, subjectivité sans assujettissement – car le sujet peut aussi être sujet d’un roi, d’un maître. Les finesses du langage…
Dernière chose : le lien que tu me donnes vient d’une personne qui en est venu à renier le nom qu’il portait, alors que je revendiquais désespérément celui de ma mère. J’étais soumis corps et âme, à tel point que je n’avais plus besoin de chaînes pour être subjugué.
Je ne connaissais rien d’autre : j’étais né pour être l’objet de ma mère, enfant timide qui n’a trouvé d’autre résistance face aux autres que passive. J’en sors peu à peu, mais une partie de ma personnalité s’est formée sur ce terreau malsain. J’étais né pour le plaisir des autres, et j’ai du mal à savoir ce qu’est le plaisir car il me fait peur, comme un interdit, un danger qui pourrait me faire perdre le peu de maîtrise que je me sens. Vivre pour le plaisir de l’autre, toutefois, ce n’est pas vivre et si l’autre vous aime vraiment, cela risque même de le détruire, à moins que l’autre ne soit une image des violeurs et des tueurs d’âmes – mais là, nous sortons de nouveau de l’existence pour tomber dans l’insistance de la soumission, la persistance de l’enfant-objet, dans le pathologique.

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Outreau : que disent leurs souffrances ? par Jacques Cuvillier

25 mai 2011
par Jacques Cuvillier, Retraité de l’enseignement supérieur

Je suis innocent ! Mais comment le faire croire ? À la racine du mot, le latin nocere signifie nuire. L’innocent serait donc celui qui n’a pas nui. Vaste prétention. D’une manière plus restreinte, on dira d’une personne qu’elle est innocente vis-à-vis des faits qui lui sont reprochés. Lorsqu’il y a litige, ce sont les observations et les déductions qui peuvent éclairer la situation.

Mais que vient faire ici la souffrance ? À quel point interfère-t-elle avec le sentiment qui nous porte à croire en l’innocence d’une personne qui prétend l’être ?
Aucun en toute logique, même si la vue de la souffrance nous incite à la compassion. Il n’est pas de raison d’absoudre celui ou celle envers qui l’on en éprouve. On pourrait toutefois expliquer cette tendance par notre culture chrétienne imprégnée de cette notion qui fait coexister souffrance et innocence. Le Christ pour commencer — victime sainte et sans tâche — qui renvoie aux rites du judaïsme, où l’animal « élevé » en holocauste devait ne présenter aucun défaut physique. Souffrance et de l’innocence concernent aussi l’humain : la fête des « saints innocents » commémore le massacre des jeunes enfants de Bethléem. Et combien de noms le calendrier ne contient-il pas en souvenir des saints martyrs qui ont perdu la vie du fait de leur foi, dans des conditions soigneusement relatées afin que l’atrocité de la souffrance soit le gage de leur sainteté ?
Dans cette optique, c’est par la souffrance subie, au besoin même par celle que le pénitent s’inflige volontairement, que nos fautes seraient en définitive effacées, expiées.
Prouver sa souffrance, surtout injustement subie, serait donc une façon de montrer son innocence : « Voyez comme j’ai souffert ! Pouvez-vous encore douter ? »
Mais on peut aussi voir une autre signification. Un être qui a beaucoup souffert physiquement et moralement du fait de ses semblables ne peut correctement survivre si la société ne le rétablit pas dans son honneur. La question lancinante qui reviendra sans cesse à son esprit sera toujours celle-ci : « vous tous, de cette société qui m’entoure, condamnez-vous ce qui m’a été fait ? »
Si la réponse est en substance « non, on s’en moque » il est clair que la société se constitue comme une faction hostile dans laquelle il n’aura pas sa place. Comment pourra-t-il alors se concevoir comme l’un de ses membres, qui contribuera à son fonctionnement, qui saura en accepter les règles ?
Si la réponse est clairement « ce qui t’a été fait n’est pas normal et nous le réprouvons avec force », alors la reconstruction de l’être social est possible. À condition que les fautifs soient désignés et traités comme tels sans ambiguïté.
Dans les récents développements médiatiques de l’affaire d’Outreau, la souffrance s’affiche avec insistance :
La présentation de la vidéo « présumé coupable », d’autres séquences facilement disponibles sur le net, et tout dernièrement l’émission Zone interdite avec Karine Duchochois, reprennent l’idée selon laquelle la justice aurait complètement failli et broyé la vie de personnes mises en cause et exhibent de la souffrance des acquittés qui veulent maintenant consolider leur statut d’innocents.
La courte vidéo de Chérif Delay — victime parmi les douze enfants reconnus victimes dans cette affaire — préfigure le film de Serge Garde à leur sujet. Son livre bouleversant « je suis debout » aussi : accusé de rien, il veut dire son vécu et se reconstruire.
Comment interpréter leur message ? En quoi se distinguent-ils ?
Une différence saute aux yeux, en particulier des yeux des personnes qui connaissent bien la psychologie des victimes : Chérif ne prétend pas à son innocence, mais à sa culpabilité. Culpabilité de n’avoir pas parlé plus tôt, de ne pas avoir su protéger les autres enfants, de n’avoir pas résisté de ses quinze ans à l’écrasante charge lors du procès. Ce sentiment est caractéristique d’une authentique position de victime qui tourne d’abord son ressenti contre elle-même.
Autre différence tout aussi visible : Chérif est réfractaire à la pitié qui lui est insupportable, qui le fait passer dans la zone basse du regard des autres. Une bonne raison sans doute de dire « je suis debout » pour retourner dans la sphère de la relation équitable.
À ce témoignage qui bien que terrible ne demande que la reconnaissance de la vérité, sans prétendre à l’innocence, sans réclamer de compassion, s’oppose ceux des acquittés qui vont manifestement en sens contraire.
Voilà qui ne permet sans doute pas de considérer les témoignages de la même façon.
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