Place du médecin dans la victimologie : perspective historique, épistémologique et éthique par Christian Hervé et Irène Purselle-François

Hervé Christian ; Pursell-François Irène

Etudes et Synthèses – 2002

La mission première du médecin, que l’on se réfère à Hippocrate ou aux textes bibliques, ne consiste pas uniquement dans le devoir de soigner, mais comporte un devoir d’assistance aux plus faibles et aux blessés. Cette assistance se doit d’être humaine, humaniste autant que technique, ce que traduit la notion moderne de « prise en charge globale » de la personne.
La récente loi française relative « aux droits des malades et à la qualité du système de santé » affirme avant tout les droits des personnes, puis ceux de la « personne malade ». Ceci témoigne d’une volonté que l’approche médicale soit celle d’une personne, avec une histoire, un vécu, des attentes, des rêves, des possibilités et des limites, et pour qui la maladie vient interférer avec un projet de vie. Cette approche devrait concerner de manière égale toutes les personnes, que leur demande auprès du médecin soit due à une maladie, une situation de souffrance dont les causes sont sociales, ou à la fois médicales, juridiques et sociales, comme cela est le cas pour les personnes victimes d’une agression.

Au-delà des discours théoriques ou d’intention, la place du médecin auprès des victimes n’a pas toujours été et n’est pas toujours en harmonie avec les principes énoncés ci-dessus, et des enjeux capitaux se présentent au corps médical : à travers la reconnaissance de la place du médecin auprès des victimes, c’est le la place d’acteur social du médecin qui est en cause, via sa capacité à élaborer un discours qui, par sa position privilégié d’acteur de la construction de la personne lui permettra, ou non, de devenir un acteur moteur de la victimologie, qu’il n’a pas su être jusqu’à présent, ainsi que nous le montre l’approche historique et épistémologique que nous proposons ici.

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Approche épistémologique

Nous avons étudié ce qu’il en est du discours du médecin au sein des différentes références victimologiques.
Nous ne pouvons que constater que, si les médecins ont largement contribué à fonder la criminologie à partir de leur savoir et de leur implication dans la vie politique du 19° siècle ils ne sont venus que tardivement à la victimologie en tant que telle. L’histoire des troubles psychiques post traumatiques ne se superpose pas, en fait, avec celle de la victimologie. On pourrait parler de rencontre entre deux approches.

La victimologie est en effet née dans le champ de la sociologie : la victime était l’objet du crime, ou du criminel, et les premières décennies de cette nouvelle science furent sociologiques et juridiques . L’idée des premiers auteurs était très libérale : la prévention du fait criminel ne pouvait être complète que si l’on s’intéresse à ce qui est l’objet du crime. Il apparaissait alors que certaines personnes étaient plus exposées que d’autres aux agressions de toutes sortes, et l’on a même parlé de « récidive victimaire » à propos de personnes plusieurs fois victimes d’agressions. L’étude de la victimologie devait donc permettre aux personnes exposées de ne pas devenir victimes, ou de ne pas récidiver « dans cet état ».C’était la notion de « couple pénal », constitué de l’auteur d’infraction et de sa victime. Cette notion, mal comprise ou détournée de son but, avait conduit à culpabiliser des victimes, notamment dans les cas d’agressions sexuelles. C’est contre ce concept que les associations, notamment féministes, se sont élevées dans les années soixante, marquant le début d’une victimologie fondée sur la quête de la reconnaissance de la victime en tant que personnes, dans un contexte militant, associatif.
Aucune publication médicale ne vient interférer dans ces discours. Les seuls travaux que l’on peut rapprocher de la victimologie concernent les troubles psychiques post-traumatiques . Il est à noter que ceux ci ont surtout intéressé les légistes et les médecins du travail, en raison des problèmes d’imputabilité et d’indemnisation qu’ils posaient. Longtemps, la psychanalyse a considéré que les troubles psychiques après une agression étaient la réactualisation de traumatismes plus anciens. Ce n’est que depuis les années 1990, sous l’impulsion des médecins militaires, que la réalité du traumatisme dans la genèse des troubles a été affirmée. Actuellement, victimologie rime, pour de nombreux médecins, avec troubles psycho traumatiques.
L’enseignement de la victimologie pour les médecins, mis en place à Paris V en 1993, est orienté principalement vers les questions de réparation juridique et vers les troubles psycho-traumatiques.
On ne peut que constater que la victimologie en tant que discipline s’est constituée sans le discours médical, lequel apparaît comme à la remorque du discours social et juridique, et limitant l’intervention du corps médical à l’après coup, au constat et aux soins, sans s’autoriser un véritable discours sur la vulnérabilité, les possibilités de prévention, un accompagnement plus humain et moins psychiatrisé.

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6/ un obstacle vous interdisant l’accès à une vie mieux aboutie par François Roustang

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Lorsque quelqu’un souffre d’un problème, d’une difficulté, d’un symptôme qu’il voudrait voir disparaître, il suffit de lui proposer d’y faire face ou simplement d’y porter attention et de lui demander d’attendre que la solution, ou du moins un commencement de solution, se fasse jour. J’ai répété cette expérience des centaines de fois et le plus souvent non sans effet. Il est évident que ce schéma revêt dans chaque cas des formes singulières. L’exposé d’un exemple permettra cependant d’en extraire quelques principes. Une jeune femme se plaint de ne jamais pouvoir conduire jusqu’au bout ses entreprises et de se frustrer elle-même par des échecs qu’elle pourrait éviter. Au cours d’une première séance il lui est impossible de se détendre et moins encore d’abandonner le souci de comprendre. La deuxième séance n’est pas plus efficace, mais c’est pour des raisons inverses : elle entre en hypnose avec une telle facilité que les difficultés de son existence disparaissent. L’oscillation entre impossibilité et facilité, ou entre le se sentir très mal et le se sentir très bien, me semble alors représenter la fuite devant toute transformation ; c’est pourquoi je lui propose de faire face à son problème et d’attendre. Voici quelques répliques d’un dialogue entrecoupé de longs silences :

– Il y a probablement, lui dis-je, un obstacle vous interdisant l’accès à une vie mieux aboutie.

– J’ignore quel peut être cet obstacle.

– Vous n’avez pas besoin de le connaître ; il suffit que vous y portiez une attention prolongée et que vous attendiez le plus tranquillement que vous pourrez.

– Je ne peux pas avoir de projets ; je suis courageuse quand le feu a pris, mais, lorsqu’il est éteint, c’est la déprime.

– Pouvez-vous regarder, écouter, sentir cela ?

– Il y a une petite pellicule très dense sur une énorme épaisseur de chaos et de confusion.

– Pouvez-vous vous en approcher quelque peu ?

– Image de camp de concentration, de rails qui n’aboutissent à rien et des gens alentour qui travaillent dans les champs sans rien voir. On ne peut pas vivre quand il y a ça à côté.

– Est-ce que l’on ne peut plus vivre, comme cela arrive aux rescapés, ou est-ce que l’on ne doit pas vivre ? Considérez longuement cela.

– On ne doit pas vivre, je ne dois pas vivre.

– Mettez-vous bien en face de ce « je ne dois pas vivre »…

N’est-il pas porteur d’un lien qui ne saurait être rompu ?

– Une tante qui m’a élevée ; la seule affection de mon enfance. Elle était dans le malheur.
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