5/ Relation incestuelle avec sa mère par Georges Bataille

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Jamais un instant je n’imaginai dans la violente passion que ma mère m’inspirait qu’elle pût même dans le temps de l’égarement devenir ma maîtresse. Quel sens aurait eu cet amour si j’avais perdu un iota du respect sans mesure que j’éprouvais – et dont, il est vrai, j’étais désespéré ? Il m’arriva de désirer qu’elle me battît. J’avais horreur de ce désir, encore qu’il devînt, quelquefois, lancinant ; j’ y voyais ma tricherie, ma lâcheté ! Il n’y eut jamais entre elle et moi rien de possible. Si ma mère l’avait désiré, j’aurais aimé la douleur qu’elle m’aurait donnée, mais je n’aurais pu m’humilier devant elle : m’avilir à ses yeux, aurait-ce été la respecter ? Afin de jouir de cette adorable douleur, j’aurais dû la battre en retour.

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Ce qui dans mes amours avec ma mère est le plus obscur est l’équivoque qu’y introduisirent un petit nombre d’épisodes risqués, d’accord avec le libertinage, qui fut toute la vie de ma mère, et qui s’empara peu à peu de toute la mienne. Il est vrai qu’à deux reprises au moins nous avons laissé le délire nous lier plus profondément, et d’une manière plus indéfendable que l’union charnelle n’aurait pu le faire. Nous en eûmes conscience ma mère et moi, et même dans l’effort inhumain que d’accord nous avons dû faire afin d’éviter le pire, nous avons reconnu en riant le détour qui nous permit d’aller plus loin et d’atteindre l’inaccessible. Mais nous n’aurions pas supporté de faire ce que font les amants. Jamais l’assouvissement ne nous retira l’un de l’autre comme le fait la béatitude du sommeil. Comme Iseult et Tristan avaient entre eux l’épée par laquelle ils mirent fin à la volupté de leurs amours, le corps nu et les mains agiles de Réa jusqu’au bout demeurèrent le signe d’un respect effrayé qui, nous séparant dans l’ivresse, maintint sur la passion qui nous brûlait le signe de l’impossible. Pourrais-je attendre plus longtemps pour en donner le dénouement ? Le jour même où ma mère comprit qu’elle devrait à la fin céder, jeter à la sueur des draps ce qui m’avait dressé vers elle, ce qui l’avait dressée vers moi, elle cessa d’hésiter : elle se tua. Pourrais-je même dire de cet amour qu’il fut incestueux ? La folle sensualité où nous glissions n’était-elle pas impersonnelle et semblable à celle si violente de ma mère au moment où elle vivait nue dans les bois, où mon père la viola ? Le désir qui souvent me congestionna devant ma mère, indifféremment je pouvais le satisfaire dans les bras d’une autre. Ma mère et moi nous mettions facilement dans l’état de la femme ou de l’homme qui désirent et nous ragions dans cet état, mais je ne désirais pas ma mère, elle ne me désirait pas. Elle était comme je sais qu’elle était dans les bois, je lui tenais les mains et je savais qu’elle était devant moi comme une ménade, qu’elle était folle, au sens propre du mot, et je partageais son délire.
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Autres billets concernant Georges Bataille
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2/ Georges Bataille : Ma Mère. écriture d’un fantasme. Fantasme d’une écriture par Agnès Villadary
3/ Les débuts de l’emprise
4/ Viol de la mère

Les prédateurs psychiques par Boris Cyrulnik

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L’imposture perverse16 semble authentique. Je crois qu’on peut associer ces deux mots, « imposture » et « authentique », chez ceux dont le développement de la personnalité ne permet pas l’empathie. Ce concept, que Freud avait dénommé Einfülhung (« ressentir »), mérite certainement d’être à nouveau travaillé, grâce aux expérimentations récentes sur l’aptitude d’un être vivant à se représenter les représentations d’un autre, ses actions, ses émotions et ses pensées.

Je crois que les mélancoliques, à force d’éprouver le monde mental des autres, finissent par nier le leur et ne plus le percevoir. Ils ne se le représentent même plus, ou plutôt, ils se représentent une absence. Alors, ils disent : « J’ai un vide à la place du cœur », ou « je suis convaincu que je ne suis pas vivant, alors je me mutile pour que la douleur me rassure en me confirmant l’existence de mon corps ».
Les pervers fonctionnent en sens inverse. Dépourvus d’empathie, ils n’éprouvent que leur propre monde mental et c’est le plus sincèrement du monde qu’ils jouissent avec leur fille ou avec le petit garçon qu’ils aiment beaucoup, vraiment, jusqu’au moment où ils ne l’aiment plus et le jettent sans aucune représentation des troubles qu’ils lui ont infligés17.

Les rapports d’expertises d’incestes témoignent très souvent de cette « lucidité […] mais qu’il [le beau-père incestueux] était tellement narcissique et égocentrique qu’il était toujours animé du désir de contrôler toute chose […], déclarant tantôt que cela ne s’était produit qu’une seule fois, tantôt que cela était arrivé pendant toute une année18 ».

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C’est le témoin parlant et socialisé qui éprouve l’horreur de l’inceste ; le malade, lui, ne se représente pas la signification de son geste.
Ainsi les pervers, dépourvus d’empathie, ne se représentent-ils pas le monde des émotions de l’autre et jouent-ils avec le sexe de leur propre enfant le plus gaiement et parfois le plus amoureusement du monde. Leur étonnement est grand lorsque le discours social prononce à leur sujet le mot « inceste » et ils se défendent avec une réelle sincérité en disant : « Mais ce n’est pas grave, puisqu’elle a joui ! » Seul compte pour eux le jeu sexuel, car ils n’accèdent pas à la représentation des émotions ou des idées coupables que ce « jeu » inspirera dans le monde mental de l’enfant, lequel, au contraire, entend le discours social et éprouvera ce jeu comme un crime.

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16. S. André, L’Imposture perverse, Paris, Éd. du Seuil, 1993.
17. Entretien avec un pédophile : « Je ne puis m’empêcher d’être attiré par cette beauté que dégagent les enfants […]. Les avoir aimés comme je les aime suffirait à mon bonheur. » In « Sexualités : la valse des étiquettes », Fédération nationale des écoles, des parents et des éducateurs, n° 100, juillet et septembre 1983, p.30.
18. S. Sessions, L’Amour inavouable, Paris, Presses de la Cité, 1985, p.220.