10/ L’identité désorganisée des pères séducteurs par Questions d’inceste

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Les antécédents de trauma

Une grande majorité de ces sujets a été victime d’agressions dans leur propre enfance : maltraitances sexuelles ou autres carences éducatives et affectives vécues comme des fatalités sur lesquelles ils n’ont pas eu de prise. La plupart n’ont pas fait le lien entre ces premiers traumatismes et l’agression qu’ils commettront plus tard. Il n’y a pas eu de mentalisation de ces traumas, pas de travail de deuil et de cicatrisation, mais une béance identitaire qui s’est ouverte, laissant la place à toutes les répétitions des déviances ultérieures.

Le clivage

L’idéalisation de la relation à l’enfant n’empêche pas la culpabilité de l’inceste et un vécu d’insécurité permanente lié à la peur du dévoilement. Même si l’anormalité de sa relation à sa fille n’est qu’une représentation fugitive, la charge d’angoisse qui y est liée reste mal contenue par le rationalisme morbide de « la tendresse et de la complicité ». Tous les remparts qu’il met en place, il les sait fragiles et incertains. L’impossibilité de s’en libérer fait partie de la nature même de sa pathologie identitaire et autorise à s’interroger sur la fonction de l’inceste comme barrage contre l’effondrement narcissique, ou comme défense contre la dépression anaclitique. L’enfant a fonction d’étayage narcissique et l’acte sexuel est toujours un risque de le voir disparaître, risque qui en rajoute dans son attraction et survalorise les rapprochements incestueux.

La culpabilité

li ne s’agit pourtant pas de sujets psychotiques et la gravité du trouble identitaire ne les exonère pas du réel. Malgré la répétition des actes incestueux, ces pères restent conscients de leur anormalité et de la faute qu’ils commettent. De quelle culpabilité s’agit-il alors pour qu’elle soit si peu opérante ? Cette culpabilité ne paraît fonctionner que dans le seul registre existant chez ces sujets, celui du narcissisme. La culpabilité n’est pas d’avoir fait mal à l’enfant, mais de s’être fait mal à soi-même, d’avoir altéré sa propre image, de pouvoir être assimilé à un pédophile ou à un délinquant sexuel.

Leur fonctionnement infantile se retrouve enfin dans leur rapport à la justice. Tous savaient que l’inceste ne pouvait pas durer et qu’ils finiraient par se faire arrêter. Incapables d’y mettre eux-mêmes un terme, ils attendaient confusément qu’un tiers vienne le faire à leur place, d’où le soulagement provoqué par l’arrestation. L’incarcération vient les déresponsabiliser de l’obligation morale de cesser les relations sexuelles avec leur fille.

Le narcissisme

Dans ce type d’inceste, on ne retrouve pas d’autres scénarios sexuels pervers. La vie fantasmatique est très pauvre. La fluidité associative demeure très limitée sans la moindre fantaisie ou exubérance. Dans ce « désert

psychique », il semble qu’il n’y ait pas eu d’accès à une suffisante estime et confiance de soi pour reconnaître des limites à son désir. Même si celui-ci n’est pas de « coucher avec » mais de retrouver son sentiment de complétude, il suppose un minimum d’amour de soi pour ne pas l’imposer à l’autre dans l’acte d’agression. Cette bonne image d’eux-mêmes semble bien avoir toujours fait défaut à ces pères. Ils ont d’eux une représentation à la fois grandiose et totalement dévalorisée qui les oblige à l’étayage anaclitique de l’inceste. Il n’y a qu’avec leur fille qu’ils se retrouvent. Le champ psychothérapique ne s’ouvre que sur des doléances de type infantile, sur la mauvaise mère et surtout le mauvais père qu’ils ont eus. Mal aimés, ils s’aiment mal et placent cet impossible amour au centre de leurs préoccupations. La thérapie de ces sujets déviants devra alors passer par un lent travail de reconstruction narcissique pour sortir de la confusion et accéder à la reconnaissance des limites.

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Autres billets sur le livre Questions d’inceste

1/ Questions d’inceste de G. Raimbault, P. Ayoun, L. Messardier
2/ L’inceste séducteur, le père avec la fille
3/ La pianiste de Michael Haneke
4/ L’inceste avec violence, le viol incestueux
5/ Une conception réductrice de l’inceste
6/ La rupture du lien de filiation
7/ Les réactions au traumatisme
8/ La sidération et l’impossibilité de dire
9/ Ces mères qui n’ont pas réussi, ou pas voulu, ou pas su éviter l’inceste
11/ Pourquoi les incestueurs en appellent-ils à l’insatisfaction conjugale ?

12/ L’interprétation du consentement par l’incestueur

13/ L’atteinte narcissique et la culpabilité pour la mère
14/ La valeur de la sanction pour l’agresseur et la victime
15/ La tragédie grecque et la littérature
16/ L’autonomisation
17/ Le devenir des pères agresseurs en prison

18/ Le pardon
19/ Anaïs Nin, un inceste choisi
20/ Deux sœurs dans les viols par inceste
21/ La recherche de sens – La valeur de l’écrit

9/ Ces mères qui n’ont pas réussi, ou pas voulu, ou pas su éviter l’inceste par Question d’inceste

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Ces mères qui n’ont pas réussi, ou pas voulu, ou pas su éviter l’inceste

, subissent, de la même manière que leur fille, avec la même révolte infantile qui permet de déplacer sur les professionnels toutes les haines et les rancœurs accumulées jusque-là.


Ce refus de parole au médecin s’inscrit dans la continuité d’un manque de parole bien antérieur et qui a marqué leurs relations familiales depuis plusieurs générations.


Venir parler les « saoule » parce qu’elles vont être « obligées de répéter encore une fois les mêmes choses ». Il y a dans cette formule – « être obligée de répéter » – toute la problématique de la place de la parole dans leur vie, comme s’il suffisait de dire une fois les choses, comme s’il y avait même besoin de les dire. On ne parle pas des choses qui fâchent. Quand on a été élevé dans les coups, dans l’absence de mots et dans la confusion, on ne perçoit pas les avantages du discours et du « parler vrai ». Alors venir parler pour dire quoi ? Pour répéter quoi ? Ce vécu d’« injonction à la répétition » n’est que la continuité de l’impossibilité d’investir une parole subjectivante, ouvrant à une réelle communication. Ces mères défaillantes se vivent comme sans valeur. Leurs émotions, leurs sentiments, leurs désirs, leurs craintes, elles n’en ont jamais parlé alors, faute de mots, cela reste confus dans leur tête et cette confusion imprègne tout le système familial grâce à l’échange de quelques informations factuelles nécessaires pour ne pas sombrer dans le chaos total. Parler de soi est presque indécent, comme si le soi se résumait à une enveloppe physique vide de tout intérieur. Parler, c’est bien pour dire des choses pratiques, mais pas pour exposer son intimité qui, de toute façon, faute des mots nécessaires pour l’exprimer, n’est qu’un amalgame disparate de vécus réactionnels sans ordre et sans direction. L’inceste est le fruit de cette désorganisation de la pensée qui ne s’est pas donné ou n’a pas reçu les mots pour définir son identité. La confusion de la pensée entraîne celle des mœurs du système familial. Il n’y a que la loi du désir immédiat et égoïste qui prévaut, en dehors de tout respect de l’autre et de toute limite. Ce sont bien sûr alors les plus faibles qui souffriront, les femmes et les filles. Le discours ne peut être qu’au service d’une manipulation et d’une instrumentalisation de l’autre. L’incapacité de parler de soi apparaît comme la marque d’un interdit primaire, un manque de sécurité narcissique primitif qui ne permet pas de s’engager dans un véritable échange. Ce trouble rend impossible l’investissement du discours de l’enfant qui à son tour ne l’investira pas comme moyen d’expression.


L’incrédulité des mères au dévoilement de l’inceste procède en partie de ce manque d’investissement et de croyance dans les vertus de la parole. Dire des choses qui relèvent de l’intimité la plus secrète ne se fait pas, car ces mots-là sont tabous. Dans ces familles au conformisme absolu autour de la pudeur de l’intime, le dévoilement de l’inceste a un côté irréel et scandaleux. C’est une transgression du code du langage et de l’honneur qui suscite aussitôt un réflexe d’incrédulité et d’hostilité devant cette menace de remise en question fondamentale de la famille, ce qui est impensable.

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2/ L’inceste séducteur, le père avec la fille
3/ La pianiste de Michael Haneke
4/ L’inceste avec violence, le viol incestueux
5/ Une conception réductrice de l’inceste
6/ La rupture du lien de filiation
7/ Les réactions au traumatisme
8/ La sidération et l’impossibilité de dire
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12/ L’interprétation du consentement par l’incestueur

13/ L’atteinte narcissique et la culpabilité pour la mère
14/ La valeur de la sanction pour l’agresseur et la victime
15/ La tragédie grecque et la littérature
16/ L’autonomisation
17/ Le devenir des pères agresseurs en prison

18/ Le pardon
19/ Anaïs Nin, un inceste choisi
20/ Deux sœurs dans les viols par inceste
21/ La recherche de sens – La valeur de l’écrit