3/ Toute perte, tout deuil est une souffrance par Anne Ancelin Schützenberger

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Les maladies organiques graves, qui mettent la vie en danger, ainsi que les maladies psychosomatiques ou la « déprime », sont souvent liées à un travail de deuil non fait qui taraude la personne ou ses descendants par des fidélités familiales inconscientes, des liens transgénérationnels, des « loyautés invisibles ». Un travail sur la transmission transgénérationnelle de traumatismes graves permet souvent d’en retrouver l’origine il y a plusieurs générations. Certains cancers, certaines maladies des voies respiratoires ou digestives, certaines tuberculoses et ulcères, peuvent également parfois être liés à une répétition du choc d’une perte subie dans l’enfance et à l’époque surmontée. Mais lorsque une seconde perte survient, elle est vécue bien plus dramatiquement encore, parce qu’elle vient en écho réactiver de façon décuplée la première « perte d’objet d’amour », ainsi que toutes les autres [1]. Par exemple, les « blessés de la vie », les polytraumatisés, les victimes qui deviennent « victimes revictimisées ».
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Toute perte affective, tout deuil est un choc qui fait que « le sel perd sa saveur» et le monde ses couleurs; l’envie de vivre, de travailler s’étiole, s’assombrit. Comme si, pour certains, le temps se fixait, se figeait, et qu’un « ressassement » débutait, une « rumination triste » et souvent sans fin, provoquant une diminution de l’élan vital. La personne se retrouve en période de fragilité, ouverte à la maladie, aux accidents, à toutes les infections, voire à la mort, comme le montrent de nombreuses études portant sur la mort fréquente du veuf (ou de la veuve) dans l’année qui suit la perte du conjoint.

Toute perte, tout deuil est une souffrance si cruelle, et le travail de deuil est si long et si douloureux, que l’on cherche mille façons d’éviter cette souffrance pour ne pas avoir à affronter une réalité trop dure, « invivable », et avoir moins mal… Certaines d’entre elles sont de fait des voies sans issues, car elles fixent la personne traumatisée dans la souffrance, ou dans la négation de cette souffrance. Cela provoque parfois une ou des vies gâchées, car les descendants en souffrent aussi et risquent, par loyauté familiale invisible, de revivre dans leur corps l’accident, la maladie gravissime au même âge, voire la mort.

Même si « la tête » oublie la date d’anniversaire ou l’âge de la « perte d’objet d’amour », le corps, lui, n’oublie pas, car il y a eu empreinte. Même si l’on croit avoir oublié, en fait on n’oublie pas d’oublier de prendre les précautions normales de survie, ce qui va créer – ou plutôt : « recréer » – l’accident mortel ou gravissime. Souvent, on nous a mis en garde. Par exemple, un pompiste nous a conseillé de changer les plaquettes de freins avant un départ. Mais nous n’en avons pas tenu compte, nous nous sommes dit : « Plus tard, je n’ai pas le temps aujourd’hui, ça ira… » Et l’accident est au rendez-vous…
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3/ Pourquoi ne pas partir avant d’être quittée ? L’autre attitude consiste en effet à tout faire pour que l’autre s’en aille, par Daniel Dufour

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Il était logique qu’en se mariant Pascale s’enfonce un peu plus dans sa peur de ne pas être aimée : comment son mari faisait-il pour l’aimer, elle que personne jusqu’à présent n’avait pu aimer ? Tant que son mari ne s’occupait que de son travail et de sa propre personne sans lui accorder beaucoup d’attention et en la laissant presque tout assumer, ce qui était une façon de ne pas la considérer comme une personne à part entière, Pascale se retrouvait dans une fonction bien connue d’elle : faire tout au mieux pour les autres par peur d’être délaissée et à seule fin d’être aimée d’eux ; s’oublier totalement au profit de son entourage et essayer d’atteindre la perfection ; cela, même si Pascale, au fond d’elle-même, savait que son comportement était un leurre. Quand son mari a changé d’attitude envers elle, après qu’elle lui eut parlé, elle a continué d’être dans l’abandonnite : même si elle pouvait envisager, sur le plan des idées, que son mari l’aime, elle ne pouvait admettre qu’il l’aime à ce point puisque :
« Je ne suis pas aimable » Et même s’il le lui montrait et changeait dans la réalité, il lui fallait se protéger puisque, de toute façon, cela se terminerait par un abandon qui serait alors encore bien plus douloureux que ceux auxquels elle avait déjà survécu … Et quelle est la meilleure défense ? L’attaque. Donc pourquoi ne pas partir avant d’être quittée ? L’autre attitude consiste en effet à tout faire pour que l’autre s’en aille. C’est cette direction que Pascale avait inconsciemment choisie. Heureusement, pourtant, elle a pu exprimer la colère que son mental avait bloquée depuis des années, ce qui lui a permis d’accepter de façon réelle et profonde qu’elle avait le droit d’être aimée, qu’elle était « aimable ». Cela n’a été possible qu’à partir du moment où elle s’est permis de s’aimer elle-même en s’accordant le droit de vivre le moment présent et de laisser s’exprimer ses émotions.
Tout ce travail, car cela en est un, ne s’est pas fait en un jour: Il a pris environ un an. Le mot « abandonnite » n’a été prononcé qu’une fois lors de nos rencontres, au cours desquelles tout s’est passé simplement : j’ai accompagné Pascale dans la découverte progressive de ce qui n’allait pas en elle et de ce qu’elle avait envie de changer afin de se sentir mieux. À aucun moment il n’a été question de théorie ; l’essentiel, en effet, était que Pascale se laisse aller à ressentir la colère qui l’habitait, non de lui donner des explications qui sont peut-être justes sur le plan conceptuel, mais qui n’apportent souvent pas grand-chose.
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