9/ Rêve d’inceste par Jeanne Cordelier dans Reconstruction

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Pour moi, dormir, ça a toujours été comme aller au ciné. Moi, dès que je dors, le film est assuré. Après va savoir s’il sera bon ou mauvais. Assise dans le fauteuil du rêve, c’est lui qui décide et pas moi. Déjà que je n’ai pas payé d’entrée. Je ne voudrais pas choisir en plus. Cette nuit-là, c’est un film d’horreur. En noir et blanc.
C’est un géant, il est tout nu. Sa bite ressemble à une batte de base-ball, il a les yeux qui tournent dans tous les sens, et même qui s’élargissent, comme quand on fait des ricochets sur l’eau. Au bas de l’écran, dans le coin à droite, y a une petite fille. Une poupée conviendrait mieux tant elle est minuscule face au géant. Ses cheveux sont bruns et bouclés, ses membres grêles. On voit dans ses yeux qu’elle sait ce qui l’attend. Il n’y a pas de sortie de secours sur l’écran. Elle s’étend, ainsi que l’ombre de la batte de base-ball le lui impose. Elle subit. Et quand c’est fini, elle rabat sa jupe sur ses genoux et lit sur l’écran : la petite fille, elle n’en peut plus, et pourtant il continue. Pourquoi ce cauchemar maintenant, quand ça fait des lustres que je n’ai pas rêvé d’inceste? y a un truc qui cloche, mais lequel ? Est-ce la séparation prochaine ? Val nous quitte pour aller faire ses valises – cette fois je ne plierai pas ses chemises.

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Autres billets sur Reconstruction de Jeanne Cordelier
1/ Reconstruction de Jeanne Cordelier

2/ Jeanne Cordelier : Le second souffle

3/Préface de Benoîte Groult pour Reconstruction

4/ Reconstruction de Jeanne Cordelier par le Figaro.f
r
5/ Aimer après l’inceste

6/ Comment devient-on après les viols par inceste ?

7/ Famille d’incestueurs

8/ La peur de l’abandon après une enfance violée

10/ Le vide, l’abandon

11/ Dissociation
12 / Avec les viols par inceste, les échecs scolaires
13/ La chronique littéraire de Jean-Claude Lebrun : Jeanne Cordelier. L’autobiographie nécessaire

14/ Un corps que je ne connais pas
15/ « Reconstruction », de Jeanne Cordelier : la deuxième vie de Jeanne Cordelier par Fabienne Dumontet

7/ Famille d’incestueurs par Jeanne Cordelier

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Puisque si ta grand-mère maternelle avait exercé un temps le métier de relieuse, celui qui ne mérite pas d’être nommé grand-père – et qui d’ailleurs ne te verra jamais, même pas en photo – avait en revanche passé plus de temps derrière les barreaux et à jouer aux cartes au bistrot, qu’à l’usine. En fait, je ne me sentais pas fille d’ouvriers, mais fille d’asociaux. De pauvres gens, que la poisse avait broyés dans l’œuf. Et qui à leur tour avaient remis le broyeur en route.

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j’exultais ! Mais cette joie renfermait une ombre. La France, ce n’était pas seulement un pays, c’était aussi Éric, ma famille. En fait quand je dis famille, il faudrait plutôt dire : ma mère.
L’idée de te tendre à elle me gênait. De ce geste par avance je me sentais coupable, puisque j’aurais en l’accomplissant l’impression de subir encore son emprise. C’est compliqué, mon fils. Te tendre à elle, c’était lui tendre la partie la plus précieuse de moi-même. Du fond de ma mémoire remontaient des épouvantes, des gargouillis, des souvenirs racontés par elle dans lesquels j’aurais bien été incapable de voir clair, puisqu’ils avaient creusé en moi des fondrières. Tu sortais d’une terre ravagée, que tel un phénix tu illuminais, alors te tendre à celle qui, les yeux ouverts et bien maquillés, m’avait sans ciller regardée m’embourber, participant ainsi à mon enlisement, cet acte, dis-moi, n’était-il pas encore une fois preuve de soumission? Les amis disent, je les entends qui disent qu’ils soient psys ou pas: il faudrait te défaire de son emprise. Ils ont beau jeu. Mais comment se défaire d’une abstraction ? J’aurais bien voulu les y voir mes conseilleurs ! Car, pour si incroyable que cela paraisse, c’est ainsi que je percevais ma mère, elle, pourtant si concrète, réelle, jusqu’à l’outrance.

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