L’huissier d’Outreau, "présumé coupable" : complément d’information sur le cas Marécaux par Frédéric Valandré

06 Juin 2011
Si la sortie nationale aura lieu le 7 septembre prochain, on parle beaucoup ces jours-ci de Présumé coupable, le film de Vincent Garenq adapté du journal intime d’Alain Marécaux rédigé en détention, et publié sous le titre Chronique de mon erreur judiciaire.
Des avant-premières sont organisées : le 27 mai dernier à Tourcoing (Nord), le 8 juin prochain à Saint-Pol-sur-Ternoise (Pas-de-Calais)… Mieux : en partenariat avec le député André Vallini, ancien président de la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire Outreau et tous les membres de ladite commission, Nord-Ouest Films et Mars Distribution organisent le 14 juin à 20h30 une avant-première au Gaumont-Marignan (27, avenue des Champs-Elysées, 75 008 Paris) en présence d’Alain Marécaux lui-même et de son interprète à l’écran, Philippe Torreton.
Parmi les invités : des parlementaires, mais aussi de nombreux juges et avocats. Une belle campagne promotionnelle, en l’occurrence ; d’avance, je m’excuse de mettre ici quelques grains de sable dans cette mécanique bien huilée.

On se souvient que dans le dossier Outreau, Alain Marécaux a été mis en cause par les enfants Delay-Badaoui, mais aussi par un de ses fils, François-Xavier Marécaux, qui a fait état d’attouchements sexuels au capitaine de police et enquêteur Didier Wallet le jour même de l’arrestation de son père (PV d’audition, 14 novembre 2001, 9h35, Cote D725). C’est le 3 juin 2004 que le jeune homme est venu témoigner au procès de Saint-Omer. Voici ce qu’écrit son père dans le livre Chronique d’une erreur judiciaire (p. 293-294) :
« Interrogé avec respect par les avocats divers, tout comme par le président et l’avocat général – ce dont je leur suis reconnaissant –, Sébastien [c’est ainsi que l’huissier a rebaptisé son fils dans le livre] se montre on ne peut plus clair. A maître Delarue il indique que j’ai certes une fois touché son « zizi  » mais que c’était à travers son pantalon et en aucun cas intentionnel. […] Je me réjouis : mon petit reconnaît, devant le tribunal, qu’il a mal interprété mon geste, pouvant prendre un jeu pour des attouchements. Enfin je suis soulagé : la vérité est désormais établie et moi innocenté. […] A la fin de son audition, je prends du reste la parole, et en larmes, lui lance :
– Sébastien, je t’aime ; j’ai trop travaillé, je te promets de ne plus travailler autant et m’occuper de toi. »
Tout cela est bel et bon, mais lisons maintenant le compte-rendu d’entretien avec Jean-Claude Monier (président de la Cour d’Assises de Saint-Omer), de l’Inspection Général des Services Judiciaires daté du 20 janvier 2006 (p. 5) :
« Le huis clos avait été demandé par les avocats des parties civiles et M. Monier rappelle qu’il était donc de droit. Par la suite ces mêmes avocats, lui ont demandé de réinstaurer la publicité, ce qui fut fait par l’intermédiaire d’une retransmission vidéo dans une autre salle pour la presse et le public.
Il y avait quand même au moins 50 personnes dans la salle d’audience. M. Monier ajoute que pour la seule audition de François-Xavier Marécaux, il a fait sortir tous les autres accusés, sauf sa mère et son avocat, et son père qu’il accusait. Son audition s’est donc passée dans un environnement plus calme et l’enfant de 11 ans a dit des choses très émouvantes en évoquant les attouchements du père qu’il a confirmé devant celui-ci en le regardant droit dans les yeux. A ce moment, M. Monier précise que M. Marécaux s’est effondré en larmes en disant « je suis coupable mais à cette époque je ne savais plus où j’en étais ». M. Monnier ne l’a pas fait acter car à ses yeux, la formule exprimait une mauvaise conscience plutôt qu’une reconnaissance de culpabilité au sens juridique. »

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Leur témoignage occupe une place clef dans les affaires d’agressions sexuelles et de maltraitance. Mais le procès d’Outreau est venu relancer la vieille suspicion : faut-il les croire ? En vérité, c’est un travail très difficile pour les enquêteurs, les juges, les experts d’apprendre à les écouter.
Exemples
Tête blonde au-dessus du micro, Malvina s’accroche à son silence. Elle n’entend pas la question du magistrat :
« Est-ce que vous vous souvenez de certaines choses ? »
Ce « vous » s’adresse à elle, malgré ses 9 ans. La petite fille est tétanisée. « Votre père, c’est qui ? »
insiste Jean-Claude Monier, président de la cour d’assises du Pas-de-Calais, en ce jour étouffant de mai.
« Vous souvenez-vous du nom de votre papa ? »
Elle veut sortir, file aux toilettes, puis revient. Sur un écran se met à défiler la vidéo de son audition, enregistrée il y a trois ans au commissariat de Boulogne-sur-Mer.
Malvina est l’une des enfants victimes dans le procès d’Outreau : elle accuse de violences sexuelles un couple de voisins et son propre père. A l’écran, l’enquêteur lui demande :
« Tu as dit qu’on t’avait fait des manières ? »
Oui de la tête.
A chaque question, elle mime oui ou non. Fin de la cassette.
Le président, à Malvina :
« Vous ne vous souvenez plus ? Ou vous ne voulez pas en parler parce que ce serait pénible ? »
Elle dit : « Un peu. »
Oui, ce fut « un peu », voire très pénible, pour les enfants d’Outreau de raconter, puis de répéter leur calvaire. Oui, leur récit fut jugé « un peu », puis très crédible par les enquêteurs, les experts psys et le juge d’instruction, qui n’a d’ailleurs pas organisé la moindre confrontation. Pour toutes ces raisons, ce qui devait être le procès de l’un des plus gros réseaux de pédophilie en France a viré au fiasco judiciaire. Il a fallu le coup de théâtre de Myriam Delay, personnage central du dossier, pour que la thèse du réseau s’effondre, le 19 mai, sous le poids des incohérences :
« J’ai menti », a-t-elle dit. Le chauffeur de taxi ne les aurait pas violés.
Ni l’huissier. Ni la boulangère. Ni le prêtre. Ni aucun autre des 13 accusés qui crient leur innocence depuis trois ans. Ils n’étaient que quatre, les couples Delay et Delplanque, dit-elle. Avant de se rétracter.
A l’issue d’un invraisemblable chaos, le président a disqualifié la psychologue Marie-Christine Gryson et ordonné de nouvelles expertises, pour les 21 et 22 juin.
Poursuivis pour viols avec torture et actes de barbarie, certains prévenus risquent de vingt à trente ans de prison.
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