Migrants en détresse psychologique : « Je reçois des patients hantés par des cauchemars »

Migrants en détresse psychologique : « Je reçois des patients hantés par des cauchemars »
Par Charlotte Boitiaux

La psychologue clinicienne Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, qui exerce à l’hôpital Avicenne, à Bobigny, en région parisienne, vient en aide aux demandeurs d’asile et migrants traumatisés par leur exil et en grande détresse psychologique. Elle reçoit des patients psycho-traumatisés, pour qui la demande d’asile devient souvent un parcours quasi-impossible.

InfoMigrants :

Les personnes que vous recevez en consultations vivent des « traumas complexes ». Pouvez-vous nous expliquer ?

Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky :

Ce sont des patients qui subissent généralement plusieurs violences.
Ces personnes subissent en premier lieu la violence d’avoir quitté leur terre natale, leur qualification, parfois leur statut social. Vient ensuite la violence de la route de l’exil, puis la violence de la vie dans les pays d’arrivée, souvent dans la rue ou dans des campements insalubres.
Lors de mes consultations, je travaille beaucoup sur la séparation, puisque je parle à des pères de famille, à des mères de famille, qui parfois ont laissé leurs enfants pour partir.
Il y a accumulation et répétition des violences et la plupart du temps, ces personnes vivent cette « dégradation » généralisée comme quelque chose de mortifère.
Je reçois donc des patients hantés par des cauchemars. Des personnes qui n’ont pas l’impression de vivre dans le présent parce qu’elles sont constamment happées par la violence du passé. Des personnes qui ont tous les symptômes de la dépression : isolement, pensées noires, pensées suicidaires, perte d’appétit, perte d’énergie, perte de sommeil, parce les images de la violence reviennent en permanence.
On sent chez eux une anxiété généralisée. Ce sont des patients qui me disent : « Je ne peux rien faire… On est le matin, et je ne peux rien faire parce qu’il n’y a plus rien à faire. »
Certains arrivent à tenir psychologiquement parce que, par exemple, il faut envoyer de l’argent à la famille, il faut donner des nouvelles. Mais pour d’autres, c’est plus dur.

InfoMigrants :

La prise en charge de ces migrants en détresse psychologique arrive-t-elle trop tard ?

Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky :

Toutes les enquêtes s’accordent à dire qu’il faut une prise en charge rapide. Or, oui, elle arrive trop tard.
C’est très dur de traiter un trauma quand le médecin arrive deux ans après les faits. Le trauma s’est enkysté et le patient vit avec une monstruosité dans sa tête.
Un quart des personnes en camps auraient besoin de voir un psychiatre, ou sont dans un état de détresse psychologique très important. Il faut faire quelque chose.
Un pays qui reçoit mal, c’est un pays qui ne favorise pas l’intégration, l’accueil.

InfoMigrants :

Les personnes à la rue dépressives peuvent-elles se soigner seules ?

Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky :

Pour soigner ses blessures psychiques, le meilleur moyen reste la consultation doublée d’une médicamentation – quand elle s’avère nécessaire.
Mais avec la population migrante, avec les demandeurs d’asile, le problème est différent. Nous sommes face à des personnes qui ne connaissent pas le système de santé français. Elles ne savent pas qu’il existe des consultations pour soigner les maladies psychiques.
Alors, les personnes à la rue ont adopté des stratégies pour éviter de sombrer. Beaucoup de patient nous disent qu’ils restent avec leurs amis, qu’ils ne s’isolent pas. C’est important de parler de choses et d’autres à plusieurs. Il faut pouvoir transformer le traumatisme en expérience collective.
D’autres se tournent vers la religion. Ils estiment ainsi que ce qui leur arrive ne dépend pas d’eux, mais d’une force supérieure.

InfoMigrants :

La procédure d’asile devient-elle difficile quand on est en détresse psychique ?

Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky :

Oui, quand on est dans un campement sauvage, quand on va mal, quand on a des troubles psychiques, demander l’asile, c’est dur. D’une part, parce que le système est complexe, d’autre part, parce que parler devient impossible.
La particularité en France, c’est que la demande d’asile est entièrement basée sur la parole. Il faut pouvoir faire son récit devant l’Ofpra ou la CNDA [cour d’appel du droit d’asile]. C’est le récit qui va vous permettre d’obtenir une protection ou non. C’est un immense paradoxe pour les personnes victimes de stress post-traumatique !
Pourquoi ? Parce que Les personnes en stress post-traumatique souffrent de troubles cognitifs, c’est-à-dire que leur mémoire n’est pas fiable. Il y a une confusion dans la tête. On a des patients qui ne se souviennent pas de la date de naissance de leurs enfants…
Remettre des dates, refaire une chronologie peut être très difficile. Le trauma bouleverse tout ça.
Puis, il est impossible de demander à des personnes qui ont subi des violences intimes, comme des viols, des viols collectifs, des viols intra-familiaux, de raconter leur histoire devant un inconnu. Je reçois par exemple des femmes en consultation qui me disent clairement : « Je ne raconterai jamais ça ».
Autre problème, certains patients, notamment ceux ayant subi des violences politiques, me racontent que les entretiens de l’Ofpra s’assimilent, pour eux, à des interrogatoires policiers. C’est la même configuration : la petite pièce, le petit box, la chaise qui fait face à un agent.
Ce sont des situations anodines pour nous mais qui, pour eux, vont les empêcher de parler. Il faut donc pouvoir faire comprendre ses souffrances, sans les exprimer.
C’est une réflexion qui, je crois, est entrée dans les réflexions de l’Ofpra. Les agents de protection prennent de plus en plus en compte les psycho-traumas pour « améliorer » les entretiens. Il faut prendre en compte le fait que des demandeurs d’asile ont une psyché bouleversée.

InfoMigrants :

Avez-vous un conseil pour les migrants déprimés, coupés du monde médical ?

Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky :

Quelqu’un qui ne va pas bien doit comprendre qu’il a besoin d’aide. Il doit appeler à l’aide. En France, il peut se rendre à l’hôpital, dans les services d’urgence. Il peut se rendre dans les PASS, aussi.
Il doit le dire à un tiers, une autre personne, qui peut l’emmener à l’hôpital.
Quand quelqu’un sent que ça bascule, il peut aller dans n’importe quel hôpital en disant que ce ne va plus du tout. Il y a suffisamment de ressources dans un pays comme le nôtre pour qu’on puisse faire quelque chose.

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Combiner l’art-thérapie et la pleine conscience pour les réfugiés

“Art Therapy” Photo credit : Pixabay
Combiner l’art-thérapie et la pleine conscience pour les réfugiés
16 novembre 2016
Un programme à Hong Kong démontre le pouvoir de guérison de l’art-thérapie et de la pleine conscience des réfugiés et des demandeurs d’asile.
Un nouvel article, publié dans The Arts in Psychotherapy, décrit comment l’art-thérapie et la pleine conscience ont bénéficié aux réfugiés et demandeurs d’asile à Hong Kong. L’article décrit comment le programme Inhabited Studio, qui offre des ateliers sur la création artistique et la méditation de la pleine conscience, a aidé des personnes à aller de l’avant après des expériences traumatisantes.

« La combinaison de l’art-thérapie et de la pleine conscience a aidé les participants à faire face au quotidien et leur a permis de commencer à se faire une idée non seulement de qui ils étaient et de ce qu’ils avaient vécu, mais potentiellement de ce qu’ils pouvaient devenir « , écrivent les auteurs, sous la direction de Debra Kalmanowitz du Département du travail social et des affaires sociales de l’Université de Hong Kong.
Le nombre croissant de réfugiés syriens a soulevé la question de savoir comment soutenir la santé mentale des personnes qui ont fui leur pays et ont subi des violences politiques. On estime que 11 millions de réfugiés ont quitté la Syrie depuis 2011 et il y a plus de 21 millions de réfugiés dans le monde. Bien que la majorité des réfugiés ne souffrent pas du syndrome de stress post-traumatique, les professionnels de la santé mentale qui travaillent avec les réfugiés utilisent souvent un cadre de traumatologie. Les auteurs déclarent :

« Il est vrai que nous ne voulons pas médicaliser la détresse et que nous ne pouvons pas la sortir de son contexte et pourtant nous ne pouvons ignorer la situation défavorisée dans laquelle vivent les demandeurs d’asile ou la souffrance qu’ils endurent. »

L’art-thérapie et la pleine conscience ont été utilisées avec des survivants de traumatismes. Cet article théorique « examine comment la combinaison de l’art-thérapie et de la pleine conscience dans le travail avec les réfugiés reconnaît la souffrance humaine et les événements traumatisants tout en reconnaissant la résilience qui existe et la recherche de guérison, de santé et de croissance ».
Les auteurs décrivent comment l’art-thérapie et la pleine conscience ont été combinées pour apporter un soutien aux réfugiés et demandeurs d’asile au Inhabited Studio à Hong Kong. Inhabited Studio est un programme de groupe à court terme qui utilise une approche holistique et offre des ateliers sur une période de 8 jours. « La présence du groupe a permis aux individus d’être vus, observés et entendus (même sans paroles) et, ce faisant, a permis de partager et de normaliser le comportement et l’expression », écrivent les auteurs. Les auteurs décrivent neuf caractéristiques des travaux du Inhabited Studio qui peuvent être utilisées comme guides plus larges pour fournir un soutien aux réfugiés.

Sécurité : L’établissement d’un sentiment de sécurité est l’un des besoins les plus fondamentaux après un traumatisme et les auteurs font remarquer qu’il s’agit d’un processus continu et non d’un processus établi une seule fois et maintenu. Les auteurs ont constaté que l’art-thérapie et la méditation aidaient les individus à réguler leurs émotions, ce qui les aidait à retrouver un sentiment de sécurité émotionnelle.

Faire contre penser : Les auteurs expliquent que l’art-thérapie et la pleine conscience mettent l’accent sur l’action et décrivent l’importance d’une approche expérientielle. « L’art et la méditation de la pleine conscience exigent une concentration de l’esprit par l’activité ou l’inactivité, l’action ou l’inaction, par l’expérience directe « , écrivent les auteurs.

Changer notre relation à nos pensées et à nos sentiments : « Faire de l’art extériorise nos pensées et nos sentiments et crée une distance entre eux », tandis que « la pleine conscience affecte aussi la relation ; plutôt que d’essayer de contrôler les pensées et les sentiments, on insiste sur leur reconnaissance et leur acceptation », expliquent les auteurs.

Temps : Selon les auteurs, « le traumatisme peut piéger une personne dans le passé. » Puisque le processus créatif et la pleine conscience sont ancrés dans le moment présent, ils peuvent être des activités utiles pour ceux qui sont submergés par les souvenirs.

Donner du sens : La prise de sens implique à la fois de donner un sens au traumatisme et à l’expérience vécue. Les auteurs expliquent comment l’art-thérapie et la pleine conscience peuvent aider à la création de sens parce que « les deux conduisent à une conscience de soi et du contexte de soi en relation avec l’événement, le groupe, la culture, la violence et/ou la société ». Pour illustrer cela, un des participants de Inhabited Studio a déclaré : « Je suis très fier de ce dessin… il me dit quelque chose de très clair que je ne savais pas. »

Flexibilité : Les personnes qui ont vécu un traumatisme peuvent rester bloquées dans leurs schémas de pensée. Le processus créatif peut faciliter la flexibilité mentale, et la pleine conscience peut faciliter la tolérance d’émotions négatives intenses et le retour à l’équilibre émotionnel.

Catharsis : « L’art-thérapie peut faciliter l’expression des sentiments associés au traumatisme, à la souffrance et à l’adaptation, comme la colère, la rage, la vulnérabilité, la dépression, la frustration ou la joie et le plaisir. Cela peut conduire à un sentiment de soulagement et révéler ce qui était auparavant inconscient », expliquent les auteurs.

Meilleure reconnaissance de soi et connaissance de soi : La conscience de soi et la connaissance de soi peuvent être favorisées par la création artistique et les pratiques de la pleine conscience. Une participante a décrit comment le processus de création d’œuvres d’art multiples l’a aidée à clarifier ses émotions : « J’ai beaucoup de sentiments mitigés, même si je regarde vers un avenir meilleur. Alors la prochaine fois, j’ai essayé de trier les couleurs pour mieux me concentrer… pour savoir exactement ce que je veux. »

Faire face à la perte : Les auteurs rapportent : « L’art-thérapie et la pleine conscience ensemble ont permis l’expression de la perte et ont aussi permis de commencer un processus de formation d’une nouvelle identité… Il a fallu force et imagination pour créer une nouvelle identité et la structure ouverte, ainsi que l’attitude non critique du Studio, ont fourni le potentiel ».

« La violence politique a des effets profonds. Elle peut interpeller la communauté et la société, conduire à la fragmentation et à la destruction et avoir un impact sur la culture dans son ensemble. La violence politique a un impact sur l’individu et peut mener à la rupture des relations entre les individus, la communauté et la société elle-même », écrivent les auteurs. Les réfugiés et les demandeurs d’asile qui ont subi des traumatismes et des violences politiques méritent des services de soutien qui ne pathologisent pas leurs expériences, mais honorent leur souffrance et leur force.

L’accent mis sur l’art-thérapie pour les réfugiés s’inscrit dans le cadre d’une tendance plus vaste visant à explorer comment l’art peut être utilisé à des fins thérapeutiques (par exemple, l’art-thérapie pour les anciens combattants atteints de SSPT ou pour les personnes atteintes de schizophrénie et la musicothérapie pour enfants et adolescents). Les auteurs du présent article affirment que le « chevauchement entre l’art-thérapie et la pleine conscience dans ce contexte représente les réalités de la souffrance des participants ainsi que la possibilité de travailler à améliorer l’adaptation et la résilience ».

Kalmanowitz, D., & Ho, R. T. (2016). Out of our mind. Art therapy and mindfulness with refugees, political violence and trauma. The Arts in Psychotherapy, 49, 57-65.


Shannon Peters
L’équipe MIA-UMB News : Shannon Peters est étudiante au doctorat à l’Université du Massachusetts Boston et détient une maîtrise en counseling en santé mentale. Elle s’intéresse particulièrement à l’étude des répercussions de la médicalisation et à la pathologisation de l’expérience des personnes qui ont été touchées par un traumatisme. Elle mène des recherches sur les effets de la corruption institutionnelle et des conflits d’intérêts financiers sur la recherche et la pratique.

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