{"id":3494,"date":"2017-12-11T21:52:23","date_gmt":"2017-12-11T20:52:23","guid":{"rendered":"http:\/\/artherapievirtus.org\/VPI\/?p=3494"},"modified":"2017-12-12T08:05:37","modified_gmt":"2017-12-12T07:05:37","slug":"lettre-ouverte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/artherapievirtus.org\/VPI\/lettre-ouverte\/","title":{"rendered":"Lettre ouverte\u2026"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Du haut de ses 14 ans, elle avait pos\u00e9ment dit que peut-\u00eatre c\u2019\u00e9tait mieux de divorcer, si la famille en \u00e9tait l\u00e0 ? Le regard outr\u00e9 de sa m\u00e8re lui a promis des jours sombres. Son p\u00e8re a r\u00e9agi autrement : \u00ab la famille ? Quelle famille ? \u00bb<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em> Alors c\u2019est \u00e9videmment difficile d\u2019\u00e9crire une lettre ouverte \u00e0 cette famille qui n\u2019en est pas une, ne l\u2019a jamais \u00e9t\u00e9, n\u2019est m\u00eame pas d\u00e9compos\u00e9e ou d\u00e9pareill\u00e9e. Lettre ouverte, cependant, \u00e0 quelques-uns \u2013 et \u00e0 quelques autres.<\/em><\/strong><br \/>\nLa main d\u2019une enfant court sur le haut dossier d\u2019un fauteuil et le chaton, aussi jeune qu\u2019il soit, ne perd pas de vue un seul instant les doigts qui pianotent en se d\u00e9pla\u00e7ant rapidement. Il mange \u00e0 peine seul mais il est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 son affaire devant ce qui se pr\u00e9sente comme une proie. Il anticipe le mouvement, s\u2019\u00e9lance, fulmine quand il rate le saut, maudit sa taille, il recommence, ajuste et plante enfin ses griffes encore tendres en \u00e9carquillant les yeux, en mordillant avec conviction, comme un grand, de ses dents toutes neuves. Quel bonheur ! On recommence ?<br \/>\nOn recommence, encore et encore. Elle pensait \u00eatre seule au monde avec ce chaton.<br \/>\nUne voix : tu veux le reprendre ? Il y a \u00e0 peine 2 ans elle avait invent\u00e9 une histoire, elle \u00e9tait revenue de l\u2019\u00e9cole en disant que l\u2019institutrice lui ram\u00e8nerait un chaton le lendemain, c\u2019\u00e9tait comme \u00e7a, elle l\u2019avait choisie. Elle avait cru que tout le monde goberait cette histoire, elle-m\u00eame y croyait tant elle esp\u00e9rait avoir aupr\u00e8s d\u2019elle une petite boule de tendresse. Mais personne ne l\u2019avait crue, la m\u00e8re avait t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 le soir m\u00eame \u00e0 l\u2019institutrice et d\u00e9mont\u00e9 son r\u00eave en quelques secondes, tous l\u2019avaient accus\u00e9e de mensonge et l\u2019institutrice lui en avait voulu, elle qui \u00e9tait heureuse d\u2019avoir trouv\u00e9 comment se d\u00e9barrasser de ce chaton.<br \/>\nAlors c\u2019est \u00e9trange : tu veux le reprendre ?<br \/>\nEncore un cadeau pour elle, elle n\u2019a m\u00eame pas eu besoin de le demander. C\u2019est comme \u00e7a avec sa pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e. Est-ce qu\u2019ils savent ce qui lui vaut d\u2019\u00eatre \u00e0 cette place ? L\u2019ambiance est plus que morose \u00e0 la maison. Depuis des ann\u00e9es, il trompe sa femme avec une plus jeune du village, qu\u2019il a impos\u00e9e comme marraine de sa fille, avec qui il passe ses week-end, ses vacances. Quand il revient, tard le soir, on dit qu\u2019il arrive : \u00ab le v\u2019l\u00e0 \u00bb. La m\u00e8re cache les revues, engueule sa fille en lui rappelant qu\u2019elle est pri\u00e9e de se taire sur ce qu\u2019ils ont fait pendant la journ\u00e9e, parce que m\u00eame si elle ne parle pas, m\u00eame si elle n\u2019a rien \u00e0 dire parce que rien ne s\u2019est pass\u00e9, elle est la \u00ab rapporteuse \u00bb. Tous coupables, toujours. \u00ab Il est l\u00e0 \u00bb. Les deux fr\u00e8res et elle s\u2019asseyent dans le divan. Plus personne ne bouge, plus personne ne parle. \u00c7a se distille tr\u00e8s t\u00f4t, la peur et \u00e7a s\u2019entretient (on tue un chien, on gueule, on renverse tout ce qui est sur la table, on frappe, on \u00e9clate une bouteille sur un mur, \u2026 avec le sourire, toujours). Rien de tel pour enfouir toute envie de vivre.<br \/>\nCe dimanche-l\u00e0, ils sont revenus de chez les grands-parents comme d\u2019habitude, en bus, mais elle portait avec pr\u00e9caution une petite bo\u00eete en carton. De temps en temps le chaton se plaignait, soudain arrach\u00e9 \u00e0 la tranquillit\u00e9 de ses premi\u00e8res semaines. C\u2019est la m\u00e8re qui a d\u00e9cid\u00e9 comment on l\u2019appellerait : Minouche. Elle n\u2019aimait pas mais elle n\u2019allait pas faire la fine bouche : elle a su ce jour-l\u00e0 que le nom convenu pour tous ne veut rien dire, il y en avait d\u00e9j\u00e0 des dizaines d\u2019autres qui se bousculaient dans son esprit, elle les r\u00e9servait \u00e0 leur intimit\u00e9. Secret d\u2019enfant. D\u00e8s la seconde nuit, le chaton avait gagn\u00e9 une autre partie : il pouvait rester aupr\u00e8s d\u2019elle, dormir dans son lit, dans le creux de son \u00e9paule, bien au chaud. Quelques nuits de bonheur. Revenir \u00e0 la maison apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole vite, avec plaisir. Laisser les pens\u00e9es vagabonder avec cette petite vie p\u00e9tillante. Sentir la douceur des caresses r\u00e9ciproques. Un temps tr\u00e8s vite compt\u00e9.<br \/>\nUn cadeau, \u00e7a se m\u00e9rite. Des ann\u00e9es de black out.<br \/>\nLa chambre \u00e9tait un couloir : ouverte \u00e0 tous, \u00e0 tout moment puisqu\u2019il fallait la traverser pour gagner la salle de bains, la toilette et sur le c\u00f4t\u00e9 la chambre des parents. Un couloir un peu \u00e9largi, de quoi mettre un lit, une petite table de chevet et contre l\u2019autre mur, une garde-robe. Pour emm\u00e9nager dans cet appartement et quitter la maison dite trop grande, o\u00f9 chacun avait de l\u2019espace, un jardin, le chien un enclot, au retour de ses vacances il a confectionn\u00e9 des boulettes meurtri\u00e8res puis s\u2019en est all\u00e9. Son chien a agonis\u00e9 pendant des heures en hurlant, sous le regard de son fils a\u00een\u00e9 et de ses parents. Dans la soir\u00e9e il a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 sa femme pour lui demander si son chien \u00e9tait mort. Elle ne comprenait pas, elle a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 ses beaux-parents. Longtemps apr\u00e8s l\u2019a\u00een\u00e9 allait se souvenir avec horreur de cette sc\u00e8ne. Plus de chien, on pouvait donc emm\u00e9nager dans cet appartement\u2026<br \/>\nIl a commenc\u00e9 en s\u2019asseyant sur le bord du lit, quand tout le monde \u00e9tait couch\u00e9, quand sa fille \u00e9tait sens\u00e9e dormir. Ce n\u2019\u00e9tait pas le chaton qu\u2019il caressait et il ne s\u2019est pas content\u00e9 de s\u2019asseoir.<br \/>\nIl s\u2019allongeait sur elle, bandait en la trifouillant des doigts. Elle pr\u00e9f\u00e9rait fermer les yeux : \u00e7a va forc\u00e9ment l\u2019arr\u00eater. Il l\u2019engueulait le matin parce qu\u2019elle ne savait pas se lever, parce qu\u2019elle mangeait trop lentement, il l\u2019engueulait parce qu\u2019elle travaillait moins bien. Il lui est arriv\u00e9 de la sortir du lit pour la gifler parce qu\u2019elle lui r\u00e9sistait. Elle ne bande pas, ne chauffe pas, au contraire, reste glaciale et doit le payer chaque jour. Etrangement il lui a fallu des ann\u00e9es avant de comprendre pourquoi il jubilait lors des humiliations, des engueulades, des promesses jamais tenues. A 13 ans \u00e7a ne se met pas en \u00e9quation, \u00e0 13 ans elle voudrait juste que sa vie soit comme autour d\u2019elle, avec une famille sans trop d\u2019histoire o\u00f9 on s\u2019aime et se d\u00e9teste gentiment. Mais il n\u2019y a que le caprice b\u00eatement sexuel, le caprice sexuel d\u2019une b\u00eate, qu\u2019elle veut ignorer et qui pourtant lui r\u00e9pond les r\u00e8gles de ce qui fait le chaud et le froid.<br \/>\nPendant des ann\u00e9es il lui est arriv\u00e9 souvent de s\u2019\u00e9vanouir devant son p\u00e8re. \u00c7a finissait par les faire rire, les frangins et lui, il lui donnait du whisky. Quand sa m\u00e8re a pris un amant, elle partait \u00ab travailler \u00bb le soir, laissant sa fille seule avec lui. Il lui est arriv\u00e9 de l\u2019emmener dans leur lit conjugal, de la faire boire, gin-orange.<br \/>\nUn cadeau \u00e7a se m\u00e9rite, surtout s\u2019il lui faisait plaisir, surtout s\u2019il \u00e9tait porteur de vie. Une jupe ? Le prix de la jupe grise, faite par la marraine couturi\u00e8re. Il a pris ses mesures lui-m\u00eame, laissant tra\u00eener le m\u00e8tre sur ses hanches. Le prix de la veste jaune, chaude, qui a rendu sa m\u00e8re malade de jalousie. De la bague sertie d\u2019une pierre bleue (qu\u2019une cuisini\u00e8re du pensionnat lui volera), le prix \u2026 ?<br \/>\nQuand ils ont d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 pour une autre r\u00e9gion, il a d\u2019abord emmen\u00e9 sa fille pour qu\u2019elle voie la maison o\u00f9 ils habiteraient, sa chambre, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la sienne. Et la salle de bain, sans porte, ferm\u00e9e par un rideau, qui donnait dans son bureau.<br \/>\nQuand il a d\u00e9cid\u00e9 de lui offrir le piano dont elle r\u00eavait depuis qu\u2019un prof de musique lui avait dit qu\u2019elle avait une bonne oreille musicale, c\u2019en \u00e9tait trop. Quelques temps auparavant il lui avait refus\u00e9 ce piano : pas de place (et elle qui voulait se rabattre sur une guitare s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9e avec un violon dans les mains, un violon qui emmerdait tout le monde, comme elle).<br \/>\nAlors un matin elle a pris son courage \u00e0 deux mains, dans la cuisine, au lieu de d\u00e9jeuner elle a racont\u00e9 ses nuits \u00e0 sa m\u00e8re, qui l\u2019a emmen\u00e9e chez le m\u00e9decin mais qui a refus\u00e9 que ce m\u00e9decin l\u2019examine. Sans explications. Au moins quelqu\u2019un qui la croyait, donc. La m\u00e8re avait trouv\u00e9 mieux : elle a emmen\u00e9 sa fille chez le cur\u00e9. Il ouvrait des yeux comme des soucoupes, incr\u00e9dule, mais il a eu une bonne id\u00e9e : puisqu\u2019il y avait une serrure \u00e0 la porte de la chambre, il fallait donner la cl\u00e9 de cette serrure \u00e0 sa fille. Soulag\u00e9, le bon homme, d\u2019avoir trouv\u00e9 une solution. Le soir, quand son mari s\u2019est mis \u00e0 taper sur la porte de la chambre de sa fille, la m\u00e8re s\u2019est lev\u00e9e et lui a dit d\u2019ouvrir cette porte. Apr\u00e8s tout, comme elle le dira plus tard \u00e0 sa fille, son beau-p\u00e8re aussi l\u2019a coinc\u00e9e contre un mur du couloir pour l\u2019embrasser et elle n\u2019en a pas fait tout un plat.<br \/>\nA l\u2019heure de sa mort, la m\u00e8re n\u2019a pas eu un seul mot d\u2019explication pour sa fille, qui \u00e9tait pourtant aupr\u00e8s d\u2019elle pour l\u2019entendre, enfin. Pourquoi l\u2019avait-elle sacrifi\u00e9e ? Le seul remord de la m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 d\u2019avoir \u00ab fait partir \u00bb le cinqui\u00e8me enfant qu\u2019elle attendait : il lui avait dit qu\u2019il n\u2019en voulait plus \u2013 il tra\u00eenait d\u00e9j\u00e0 quatre boulets mais il avait eu ce qu\u2019il voulait, sa fille. La pilule n\u2019existait pas alors la m\u00e8re avait enfourch\u00e9 son v\u00e9lo et \u00e9tait all\u00e9 d\u00e9crocher ce cinqui\u00e8me sur les pav\u00e9s du village. Le p\u00e8re l\u2019a racont\u00e9, l\u2019a \u00e9crit, il pouvait en rire : il n\u2019a pas pour autant pourri sa vie aupr\u00e8s de cette femme. La m\u00e8re a sacrifi\u00e9 chacun de ses enfants avec cette volont\u00e9 de le garder, lui.<br \/>\nQuatre enfants, dont un qui vivait chez les grands-parents, qui n\u2019a jamais su \u00e0 quoi il \u00e9chappait. Pourtant, les trois autres se sont chacun \u00e0 leur tour enfuis de cette maison. Trois enfants, trois fugues. La sienne n\u2019\u00e9tait pas terrible : d\u00e8s que le soir est tomb\u00e9 dans la campagne, elle est descendue au village, a demand\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9pici\u00e8re de t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 ses parents parce qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait enfuie. Dans la voiture il a vers\u00e9 une larme, elle ne savait donc pas qu\u2019il l\u2019aimait ?<br \/>\nAucune autre question pour la soir\u00e9e. Le lendemain, c\u2019est un prof de religion qui lui en a parl\u00e9 \u2013 et sans doute les profs en avaient-ils d\u00e9cid\u00e9s ainsi : ils ne connaissaient cette \u00e9l\u00e8ve que depuis peu de temps. Elle lui a racont\u00e9 les choses en quelques mots et assez facilement cette prof l\u2019a convaincue de porter plainte : il n\u2019y avait pas d\u2019autres issues. L\u2019avoir dit et s\u2019\u00eatre simplement entendu r\u00e9pondre qu\u2019il fallait ouvrir la porte le lui avait fait comprendre, et le \u00ab cadeau \u00bb allait arriver.<br \/>\nLe juge des enfants, que la prof connaissait pour avoir travaill\u00e9 avec lui, l\u2019a \u00e9cout\u00e9e, manifestement peu int\u00e9ress\u00e9, sans chercher ni \u00e0 la mettre \u00e0 l\u2019aise ni \u00e0 la rassurer. L\u2019embarras du commissaire \u00e9tait plus soutenant : son malaise \u00e9tait perceptible, il ne savait comment lui poser des questions (\u00ab Il a soulev\u00e9 votre robe de nuit ? \u00bb) et elle, elle ne songeait absolument pas \u00e0 donner des d\u00e9tails. Elle croyait en avoir dit assez en disant que c\u2019\u00e9tait ainsi depuis longtemps, elle pensait que ce serait fini. Cet homme-l\u00e0, maladroit, l\u2019a crue. Mais avec le juge, ils ont d\u00e9cid\u00e9 de la renvoyer chez elle, conc\u00e9dant qu\u2019elle pouvait ne rien dire \u2013 se rendaient-ils compte de l\u2019effroi, de la solitude terrible \u00e0 laquelle ils la renvoyaient ? Le commissaire a cherch\u00e9 \u00e0 la rassurer : on ne dit rien pour le moment et on va se revoir. Presque 30 ans plus tard elle a entendu une info lors du journal parl\u00e9 : le juge \u00e9tait d\u00e9nonc\u00e9 comme p\u00e9dophile. Mais il ne se passerait plus rien contre lui, il \u00e9tait mort.<br \/>\nOn ne dit rien mais on va se revoir ? Le soir m\u00eame un agent a apport\u00e9 une convocation pour son p\u00e8re, qu\u2019il a donn\u00e9e \u00e0 sa m\u00e8re. Tu es folle ? Tu te rends compte que tu m\u2019envoies en prison ? Tu sais que tes fr\u00e8res vont pouvoir dire adieu \u00e0 leur avenir, \u00e0 leur \u00e9cole \u2013 prestigieuse, selon eux ? Tu t\u2019es demand\u00e9 comment on allait faire pour vivre ? Tu te rends compte que le l\u00e9giste d\u00e9sign\u00e9 est quelqu\u2019un avec qui je suis amen\u00e9 \u00e0 travailler ? Je passe pour qui, moi ?<br \/>\nLe l\u00e9giste a conclu qu\u2019il y avait quelques griffes. Ce sont les seuls mots qu\u2019il a prononc\u00e9, il ne lui avait pas sembl\u00e9 utile d\u2019expliquer comment \u00e7a se passerait. Les magistrats se sont pr\u00e9sent\u00e9s, derri\u00e8re leur sombre bureau majestueux. Aucun sens de la mesure : ils tr\u00f4naient devant une gamine qui pouvait \u00e0 peine entendre, encore moins parler. Ils lui ont expliqu\u00e9, en moralisant la gravit\u00e9 de la situation, qu\u2019elle allait \u00eatre envoy\u00e9e en pensionnat. Dans la voiture, en l\u2019emmenant au pensionnat, le p\u00e8re l\u2019a regard\u00e9e en riant dans le r\u00e9troviseur : il leur a racont\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait jalouse de ses fr\u00e8res, qu\u2019elle voulait \u00eatre pensionnaire pour avoir un trousseau, des essuies et tout \u00e7a\u2026 Il a ajout\u00e9 qu\u2019il aurait pu l\u2019inscrire au pensionnat de l\u2019\u00e9cole o\u00f9 elle \u00e9tait quelques mois plus t\u00f4t, avant le d\u00e9m\u00e9nagement, elle aurait \u00e9t\u00e9 moins d\u00e9pays\u00e9e. Moins seule, mais \u00e7a, il pouvait en rire : il y a longtemps qu\u2019il en a fait son affaire.<br \/>\nIl n\u2019a pas oubli\u00e9 non plus de lui dire que sa m\u00e8re \u00e9tait contente d\u2019avoir pris possession de son chat. Et son fr\u00e8re sera heureux d\u2019achever ce chat qui saignait apr\u00e8s avoir eu quelques petits (on n\u2019allait quand m\u00eame pas lui offrir un v\u00e9t\u00e9rinaire !) : un coup du lapin dans la nuque, vengeance assouvie de la mort de sa souris \u2013 et pas que, \u00e7a se paye d\u2019\u00eatre la pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e.<br \/>\nLa premi\u00e8re ann\u00e9e au pensionnat, elle a v\u00e9cu comme un zombie. Elle s\u2019installait le soir devant ses cours, tournait les pages \u2013 sans m\u00eame s\u2019en rendre compte, le plus souvent \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la vie \u2013 et les autres supposaient qu\u2019elle travaillait. Certains profs d\u00e9sesp\u00e9raient devant cette \u00e9l\u00e8ve qui ne parlait pas, \u00e0 qui ils prenaient le temps d\u2019expliquer mais qui l\u2019instant d\u2019apr\u00e8s ne savait plus. L\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019elle \u00e9tait d\u00e9bile lui a \u00e9t\u00e9 dite par un professeur de grec l\u2019ann\u00e9e suivante, quand elle s\u2019\u00e9tait remise en route. Mais entretemps, elle avait sign\u00e9 tous ses bulletins sans que quiconque s\u2019en inqui\u00e8te et \u00e9videmment elle avait rat\u00e9 : fini le pensionnat, elle est devenue \u00ab demi-pensionnaire \u00bb, apr\u00e8s le repas du soir elle retournait chez elle avec son p\u00e8re qui venait la chercher. Il lui foutait la paix. Soir\u00e9es sans paroles, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, comme le soir o\u00f9 son p\u00e8re, qui se servait de sa femme, de sa ma\u00eetresse, de sa fille, de sa secr\u00e9taire et de bien d\u2019autres, a coinc\u00e9 sa m\u00e8re avec son amant. Il lui a fait une sc\u00e8ne terrible, l\u2019a bless\u00e9e, sa m\u00e8re a cri\u00e9 : elle \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9tage, la porte entrouverte. La violence conjugale, elle la connaissait mais pas \u00e0 ce point. Elle est descendue, sa m\u00e8re \u00e9tait allong\u00e9e dans le divan, son front saignait, son p\u00e8re l\u2019a regard\u00e9e en riant : ce n\u2019\u00e9tait rien\u2026 \u00c7a devait \u00eatre tr\u00e8s dr\u00f4le de voir sa fille trembler. Le lendemain il s\u2019en est encore \u00e9tonn\u00e9, elle \u00e9tait si p\u00e2le\u2026<br \/>\nElle s\u2019est remise au travail, elle est redevenue pensionnaire \u00e0 la faveur d\u2019un d\u00e9m\u00e9nagement, elle faisait du sport, rencontrait une psychologue f\u00e9rue d\u2019analyse transactionnelle qui lui faisait des dessins\u2026 et un prof psychologue \u00e0 qui elle a parl\u00e9, qui s\u2019est empress\u00e9 de lui dire qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas son p\u00e8re. Gr\u00e2ce \u00e0 lui elle a su ce qu\u2019elle voulait faire : la psycho. Quand elle a soutenu ce d\u00e9sir, un de ses fr\u00e8res s\u2019est fait entendre pour la d\u00e9fendre, parce qu\u2019\u00e9videmment, elle pouvait tout faire mais pas \u00e7a. Son fr\u00e8re a dit \u00e0 son p\u00e8re que \u00e7a suffisait de lui parler comme \u00e7a. Un monde !<br \/>\nLa semaine suivante le p\u00e8re a convoqu\u00e9 une r\u00e9union familiale, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est rest\u00e9 \u00e0 son domicile un peu plus tard, au lieu de partir comme d\u2019habitude chez sa ma\u00eetresse, et a annonc\u00e9 \u00ab nous avons d\u00e9cid\u00e9 (nous, c\u2019est-\u00e0-dire lui et sa ma\u00eetresse) de divorcer \u00bb. Devant sa femme \u00e9bahie, qui n\u2019allait pas tarder \u00e0 rendre sa fille responsable \u2013 mais de quoi ne l\u2019\u00e9tait-elle pas ? \u2013 et la pr\u00e9venait : que son p\u00e8re paie ou non une pension alimentaire pour ses \u00e9tudes, elle, elle ne lui paierait pas ses \u00e9tudes. L\u2019annonce \u00e9tait claire. Ses \u00e9tudes, elle les lui rendrait invivables puisqu\u2019elle le privait de son mari.<br \/>\nLui s\u2019est content\u00e9 plus tard de lui rappeler qu\u2019il les avait pay\u00e9es. Parce qu\u2019elle est rest\u00e9e avec lui pour les faire, trouvant quand m\u00eame dans l\u2019\u00e9loignement d\u2019un kot et des stages de quoi prendre distance \u2013 et il y avait de quoi.<br \/>\nLes s\u00e9ances de psychanalyse (pay\u00e9es avec des petits boulots) ne suffisaient pas \u00e0 dig\u00e9rer ni le pr\u00e9sent ni le pass\u00e9. Elles ne d\u00e9tricotaient rien, construisaient plut\u00f4t des murailles qui l\u2019isolaient des autres, ne l\u2019arrimaient \u00e0 aucune rencontre \u2013 et pourtant l\u2019une fut tr\u00e8s belle. Un peu comme si finalement il ne s\u2019agissait que de s\u2019accommoder de son histoire et de son p\u00e8re. Ni plus, ni moins. Rien ne bouge, avait-elle dit\u2026 elle confortait cet immobilisme en passant chez son p\u00e8re apr\u00e8s sa s\u00e9ance. A cet analyste qui n\u2019aimait sans doute pas plus qu\u2019elle d\u00e9ranger l\u2019ordre des choses, elle a adress\u00e9 le pire des messages.<br \/>\nLe pire : elle a r\u00e9pondu \u00e0 l\u2019appel de son p\u00e8re \u2013 et \u00e0 ses attentes \u2013, un mardi matin : quand la compagnie d\u2019assurances a nomm\u00e9 un autre directeur, et pas lui, quand il a su qu\u2019il finirait sa carri\u00e8re sans cette cons\u00e9cration, il l\u2019a appel\u00e9e, il avait besoin de la voir, de parler\u2026 Une nuit dans les Ardennes, il n\u2019avait pas besoin de parler, mais de s\u2019amuser et il s\u2019est bien amus\u00e9. Une nuit qui \u00e9clairait on ne peut mieux que rien n\u2019avait chang\u00e9.<br \/>\nAlors lui, il y croyait encore, il y croyait pour toujours, l\u2019ordre du monde n\u2019ayant jamais \u00e9t\u00e9 que le sien, quand elle a pris la d\u00e9cision d\u2019en finir avec lui cette fois : quelque chose s\u2019\u00e9tait rompu avec le changement analytique.<br \/>\nIl a fallu 37 ans pour prendre acte de ce qu\u2019il n\u2019est pas, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9, un p\u00e8re, avec ses occurrences plus ou moins heureuses \u00e0 l\u2019occasion, dans les interstices de la vie quotidienne. Elle a d\u2019abord d\u00e9cid\u00e9 de ne pas lui souhaiter la f\u00eate des p\u00e8res comme elle le faisait chaque ann\u00e9e. Encore un peu de temps, pour d\u00e9cider de ne plus le voir du tout : le temps pour prendre acte de ce qu\u2019il est, avec constance, sans faille, un salaud.<br \/>\nEnfant, femme, coll\u00e8gues, rencontres\u2026 Ce regard sur l\u2019enfant qui joue avec un chaton, sur sa fille, regard qui jauge et d\u00e9flore sa proie, ce regard qui calcule ce qu\u2019il va en faire et comment, il le porte sur toutes les petites filles et toutes les femmes, qu\u2019il hait par-dessus tout.<br \/>\n37 ans pour mettre un terme et davantage pour d\u00e9noncer, pour l\u2019\u00e9crire, cette lettre : des ann\u00e9es dans une col\u00e8re qui ravage et ne s\u2019\u00e9puise en rien. Ceux qui font les lois devraient savoir que la prescription ne peut s\u2019instituer qu\u2019avec la mort. D\u00e9noncer un \u00e9tranger peut faire peur, faire honte. Le monde ne tremble pas, au contraire, il fait marche blanche pour soutenir l\u00e0 o\u00f9 l\u2019effondrement int\u00e9rieur brise. D\u00e9noncer un parent suppose de renoncer \u00e0 toute amarre, m\u00eame poisseuse.<\/p>\n<div class=\"sharedaddy sd-sharing-enabled\"><div class=\"robots-nocontent sd-block sd-social sd-social-official sd-sharing\"><h3 class=\"sd-title\">Partager:<\/h3><div class=\"sd-content\"><ul><li class=\"share-facebook\"><div class=\"fb-share-button\" data-href=\"https:\/\/artherapievirtus.org\/VPI\/lettre-ouverte\/\" data-layout=\"button_count\"><\/div><\/li><li class=\"share-twitter\"><a href=\"https:\/\/twitter.com\/share\" class=\"twitter-share-button\" data-url=\"https:\/\/artherapievirtus.org\/VPI\/lettre-ouverte\/\" data-text=\"Lettre ouverte\u2026\"  >Tweet<\/a><\/li><li class=\"share-linkedin\"><div class=\"linkedin_button\"><script type=\"in\/share\" data-url=\"https:\/\/artherapievirtus.org\/VPI\/lettre-ouverte\/\" data-counter=\"right\"><\/script><\/div><\/li><li class=\"share-email\"><a rel=\"nofollow noopener noreferrer\" data-shared=\"\" class=\"share-email sd-button\" href=\"https:\/\/artherapievirtus.org\/VPI\/lettre-ouverte\/?share=email\" target=\"_blank\" title=\"Cliquez pour envoyer par e-mail \u00e0 un ami\"><span>E-mail<\/span><\/a><\/li><li class=\"share-end\"><\/li><\/ul><\/div><\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du haut de ses 14 ans, elle avait pos\u00e9ment dit que peut-\u00eatre c\u2019\u00e9tait mieux de divorcer, si la famille en \u00e9tait l\u00e0 ? 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