Quand nous parlons avec des photos, plus que des mots

France culture – La Vie numérique par Xavier de La Porte

Quand nous parlons avec des photos, plus que des mots


On le sent confusément, l’image a changé de statuts dans nos usages les plus quotidiens : les photos que nous prenons à longueur de temps, celles que nous nous envoyons, celles qui circulent dans les réseaux sous la forme de Gif ou d’autres. Mais quant à savoir ce qui se joue vraiment, comment cela engage aussi un rapport au texte, ce que ça induit comme évolution culturelle et politique, c’est beaucoup moins clair. Comme souvent, l’excellent chroniqueur du NYTimes Farhad Manjoo donnait récemment quelques éléments tout à fait intéressants.

Son point de départ, c’est l’application Snapchat, très prisée des plus jeunes, qui permet de s’échanger des photos (et de les trafiquer de différentes manières), des photos qui disparaissent aussitôt visionnés par la personne qui les reçoit. Pour Manjoo, Snapchat a une ambition gigantesque “rendre dans notre vie quotidienne l’appareil photo aussi important que le clavier.”

L’arrivée de Snapchat a produit un changement majeur

Car c’est bien un nouveau rapport entre texte et images qui est en train de s’établir. Les premiers temps de l’informatique et de l’Internet, note Manjoo, n’ont fait qu’accroître la suprématie du texte pour communiquer sur de longues distances et dans le temps : blogs, mails, tweets, statuts, commentaires, on s’est tous mis à produire du texte, dans la continuité d’une longue histoire. Puis vinrent les appareils photos dans les téléphones et la connexion de ces téléphones à Internet. Dans un premier temps – et d’ailleurs, on le voit dans Facebook ou Instagram – ça n’a pas changé grand chose, on a juste pris plus de photos. Mais l’arrivée de Snapchat a produit un changement majeur, l’usage de la photo à des fins de communication (la photo “sociale”, comme dit André Gunthert), la possibilité d’ajouter à la communication une dimension supplémentaire au texte. Parmi tout ce que ça change et que l’on peut critiquer (une communication plus émotionnelle, plus distrayante, moins réflexive…), le plus important est selon Manjoo la manière dont cela affecte le langage, car de plus en plus dans nos communications numériques, nous parlons avec des images. Et Manoo de citer un universitaire israélien qui voit là un retour à la communication orale, avant la domination de la communication écrite. Le fait que sur Snapchat, on envoie beaucoup de photos de son visage, avec des mots gribouillés dessus, et que tout cela disparaisse au bout de quelques seconde, fait ressembler cette communication à de l’oral plus qu’à de l’écrit. Le message y disparaît comme dans une discussion orale. Et les filtres qu’on peut ajouter sur les photos Snapchat (le noir et blanc, le vomis arc-en ciel…) servent à donner des indications émotionnelles, pour pallier l’infra-verbale d’une communication en face à face (mon visage en noir et blanc indique la mélancolie, par exemple, et ma bouche qui vomit un arc en ciel indique…). Bref, sur Snapchat, et dans d’autres usages que nous faisons aujourd’hui de l’image, les photos se dotent des caractéristiques et des fonctions de la langue orale. Certains inscrivent cela dans un phénomène plus global d’oralisation. Dans un texte publié dans Bloomberg à la fin de l’année dernière, Joe Weisenthal avançait l’hypothèse que nous étions entrés dans l’ère “post-alphabétisation” où les caractéristiques de l’écrit (l’analyse, l’abstraction) perdent de l’influence dans notre langage, qui montre un recours accru aux vieux instruments de l’oralité (l’accumulation, la répétition, l’agressivité argumentative). Et les photos, les images seraient donc, un autre signe de cette oralisation…

Considérer ces nouvelles images avec moins de mépris

Que les photos puissent participer à l’oralisation, c’est assez contre-intuitif, il faut avouer. Mais c’est intéressant. Et surtout, cela nous invite à regarder différemment toutes ces images que nous échangeons – même quand elles sont apparemment ridicules – à regarder avec moins de mépris tous ces téléphones qui se dressent pour photographier tous les moments de la vie. Car, moins que fixer ces moments – comme faisaient les photos d’antan – ces images serviront sans doute à parler, donc à véhiculer ce qu’a toujours véhiculé le langage. Peut-être cela devrait-il nous inviter à attribuer à leur analyse tout le sérieux que nous accordons depuis longtemps aux mots et à la syntaxe. Et à chercher ce qu’il y a de discours sur soi, et de pensée et de réflexion sur le monde.

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