Les traumatismes des attentats de 2015 au fil des sons

Sur Europe 1, les traumatismes des attentats de 2015 au fil des sons

Elise Racque
Publié le 05/01/2018.
Sébastien Guyot a recueilli les témoignages de rescapés et de proches de victimes des attentats de janvier et novembre 2015. Europe 1 diffuse ce samedi 6 janvier ces confidences chargées en émotions.
Chaque année, depuis 2015, la France commémore ses morts : ceux de Charlie Hebdo, de l’Hyper Casher, du Bataclan, des terrasses parisiennes, sans oublier les policiers qui ont eux aussi été assassinés par les terroristes. Pour les rescapés et les proches des victimes, ces dates sont autant de cicatrices que la mémoire et l’absence déchirent à nouveau. Comment se reconstruire après l’horreur ? La résilience est-elle possible ?
Europe 1 pose la question ce samedi dans une émission spéciale de Tout Terrain, en allant à la rencontre des traumatisés, ceux qui restent. Parmi eux, la chroniqueuse judiciaire de Charlie Hebdo Sigolène Vinson, la mère et la sœur de Gilles, jeune fleuriste tué au Bataclan, ou encore l’artiste José Munoz qui a perdu son fils Victor, fauché sur la terrasse de La Belle Equipe. « J’ai voulu que toutes les couches sociales ou presque soient représentées, car ces évènements ont touché l’ensemble de la société française », explique Sébastien Guyot, qui a recueilli les témoignages.
A chacun son rythme et sa méthode pour survivre à l’après. Alexandra, la sœur de Gilles, se force à aller dans les concerts, même s’ils la font pleurer. José écoute Satie en boucle et se réfugie dans le silence, tandis que sa femme a besoin de mouvement, de voir du monde. Sigolène alterne lecture, écriture et virées sans but en moto. Peut-on vraiment se reconstruire face à l’absence ?

« Nous sommes lézardés, oppose le père endeuillé. Se reconstruire n’est pas un objectif. Il faut simplement tenir. »

Tenir grâce aux sons apaisants, contre les sons angoissants. Les entretiens suivent un fil rouge original : quelles sonorités accompagnent au quotidiens ces survivants ? Pour beaucoup, la musique fait office d’art-thérapie et libère les larmes, la nostalgie. Au contraire, les sirènes des ambulances et des pompiers font ressurgir le cauchemar, et le simple fracas d’une ardoise de restaurant tombant au sol rappelle celui des tirs de Kalachnikov.
Tous ont des mots d’un courage et d’une poésie surréalistes, entrecoupés de silences pudiques. Leurs confidences sont chargées en émotions, peut-être parce que celui qui leur a tendu le micro les suivaient, pour beaucoup, depuis les attentats. Sébastien Guyot a par exemple appris le décès de Gilles avec sa famille. « Dans de telles circonstances, la carapace de journaliste est difficile à garder », confesse-t-il.
Pourtant, son commentaire, très sobre, semble presque froid, comme transplanté depuis un journal radio lambda. Il hache les témoignages, nous arrache à l’étreinte d’un sanglot, et brouille un peu le partage sensible de ses interviewés. « Pourquoi pas un tout sonore ? », se lamente-t-on en pestant contre ce découpage un peu sec. « C’était le projet initial, mais on n’a pas eu les moyens », se désole tout autant le journaliste. Quant au ton, il l’avait d’abord voulu plus subjectif, avant de se raviser : « J’étais trop dans l’empathie, trop dans la tristesse. On a finalement opté pour une écriture qui se voulait neutre à dessein. »
Trouver le ton juste pour accompagner ces témoignages si peu ordinaires est certes un défi difficile, peut-être précisément parce que ces paroles, mêmes dites, demeurent inaccessibles.

« C’est toujours moi, avec une cassure. On continue à respirer et à vivre, mais à vivre différemment, coupé des autres. Nous, on avance un peu comme des fantômes », articule la chroniqueuse de Charlie Hebdo. Un psy avait prédit : « Vous verrez, vous deviendrez des personnes extraordinaires… »

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Loin de Paris, en musique, mais avec une « cassure » : la lente reconstruction d’une rescapée de Charlie

La chroniqueuse de « Charlie Hebdo » Sigolène Vinson participe toujours à la rédaction du journal, mais loin de Paris. Elle doit encore affronter certaines peurs.
Le 7 janvier 2015 à 11h30 en pleine conférence de rédaction, les frères Kouachi surgissaient dans les locaux de Charlie Hebdo et abattaient douze personnes dont huit collaborateurs du journal. Trois ans après, 61% des Français se sentent toujours « Charlie », selon le sondage que nous publions vendredi matin avec l’IFOP. Les survivants, eux, tentent de se reconstruire. La dessinatrice Sigolène Vinson, qui travaille toujours pour Charlie, même si elle a préféré s’éloigner de Paris, a accepté de se confier.

« C’est parce que je suis très polie que je réponds ‘ça va' ».

Elle vit désormais dans le sud de la France. C’est chez elle qu’elle nous accueille, souriante. Mais à l’image de sa nouvelle vie depuis trois ans, Sigolène Vinson se protège. « Ça va à peu près, mais c’est parce que je suis très polie que je réponds ‘ça va' », explique-t-elle au micro d’Europe 1. Après l’attentat, la journaliste a d’abord connu la paranoïa, les premiers mois, puis les pleurs récurrents et aujourd’hui encore quelques peurs incontrôlées. « Les sirènes des secours que ce soit police, pompier ou ambulance, le bruit des cartes ou des ardoises des restaurants sur les trottoirs quand un coup de vent les font tomber au sol, c’est pour moi ce qui se rapproche du bruit d’un coup de feu, c’est très sec », dit-elle.

La lecture et la musique pour penser à autre chose.

Autant de peurs qui sont exacerbées à Paris, où elle ne se rend plus qu’une tous les quinze jours pour la conférence de rédaction de Charlie Hebdo. Un rituel auquel elle tient beaucoup, mais si l’inconscience a disparu car la peur est désormais toujours là. Les menaces de mort se sont même multipliées ces derniers mois. « Moi qui ai pu avoir l’âme militante, ce que je ne suis plus du tout aujourd’hui, peut-être à cause de l’attentat, je me dis que je fais peut-être acte de participation à la vie de la cité en continuant à écrire dans le journal », confie-t-elle. En plus de Charlie Hebdo, Sigolène Vinson écrit aussi des romans et lit et écoute beaucoup de musique. Chez elle, on retrouve des dizaines de vinyles : Bob Dylan, Bruce Springsteen ou encore Georges Moustaki.

« C’est moi, avec une cassure ».

En écoutant Le temps de vivre, Sigolène Vinson, l’admet, « le goût de vivre c’est un peu long, mais vivre, on vit à partir de l’instant où on n’a pas été tué, dès qu’on se relève, dès qu’on a vu dans les yeux du tueur qu’on allait rester en vie, on continue à respirer et à vivre. Mais vivre pendant un certain temps différemment, coupé du monde ». « On avance comme si on était derrière un vitrage. On voit les autres eux vraiment vivre et surement avoir le goût de vivre. Nous on avance un peu comme des fantômes, comme un spectre dans la ville », poursuit-elle. « Je sais que j’ai vécu un événement particulier et d’une violence inouïe, mais ça n’a pas changé qui j’étais, il y a juste quelque chose de cassé à l’intérieur, une fêlure, un chagrin qui ne part pas. C’est moi avec une cassure », résume-t-elle.

Retravailler après un attentat, un long chemin pour les victimes

Retravailler après un attentat, un long chemin pour les victimes
Par Tiphaine Thuillier,
publié le 16/12/2017
Comment retrouver un emploi ou reprendre son poste quand on a subi un tel traumatisme ? La prise en charge des personnes frappées par le terrorisme évolue, doucement.
Le 13 novembre 2015, Adeline venait tout juste d’achever un CDD de quatre mois dans une maison de disques. Elle allait chercher un autre contrat, mais sa présence au Bataclan a tout bouleversé. La question de l’emploi est devenue secondaire pour celle qui a vécu un événement aussi traumatisant. « J’ai un énorme trou de plus de deux ans sur mon CV, raconte la jeune femme. Aujourd’hui, après avoir eu un enfant entre temps, il faut que je retourne dans le monde du travail. Mais c’est très compliqué. » Doit-elle jouer la carte de la franchise avec ses futurs employeurs ? Tout raconter aux risques de passer à leurs yeux pour une « victime » et pas comme une professionnelle à part entière ? Pour le moment, elle ne sait pas quelle stratégie adopter.

« Que personne ne sache ce qui m’était arrivé »

Alexandre, lui aussi, était au Bataclan ce soir de novembre. Dès le lundi matin, il reprenait le chemin de son bureau, sans faire la moindre pause. « J’ai remis la tête dans le guidon, comme si de rien n’était », se souvient le jeune trader. Quelques mois plus tard, le besoin de lever le pied s’est imposé.

« J’ai bien senti que ce serait mal accepté dans mon secteur professionnel et que, passée la compassion des premiers moments, l’entreprise et les collègues avaient retrouvé leur rythme, qui n’était plus le mien. »

Il décide de changer d’emploi et, à la faveur d’un plan de départ volontaire, enchaîne sur le même poste, mais ailleurs. « Je voulais être anonyme, que personne ne sache ce qui m’était arrivé », raconte-t-il, persuadé à l’époque que ce changement lui permettrait d’aller mieux. « C’est finalement plus compliqué que ça, dit-il. D’une certaine façon, on est un peu comme des travailleurs avec un handicap léger, on a parfois des moments de flottement, il faut nous laisser un peu respirer. »
Thierry Baubet, psychiatre au sein de l’AP-HP suit plusieurs victimes des attentats du 13 novembre. « Près de la moitié des personnes rescapés du Bataclan souffrent de stress post-traumatique, explique-t-il. De tels troubles ont des effets directs sur la vie professionnelle. Plusieurs vivent ce qu’on appelle des épisodes de reviviscences, avec des images ou des sons qui s’imposent à eux et les replongent dans l’événement en provoquant chez eux la même détresse que lors de l’événement initial. »

« Aucun virage professionnel ne peut remplacer une thérapie »

Le désir de changement intervient souvent en cas de traumatisme. « Après un tel événement, la personne a besoin de réévaluer ce qui est important, détaille Thierry Baubet. Elle se dit que les choses doivent changer et ne peuvent pas rester comme avant. En général, les victimes se tournent vers des métiers créatifs ou axés sur la relation à l’autre. Mais aucun virage professionnel ne peut remplacer une thérapie », prévient le spécialiste.
« J’ai des amis qui étaient au Bataclan eux aussi et qui ont repris leur job immédiatement, avant de se rendre compte qu’ils ne voulaient plus de cette vie-là. Aujourd’hui, certains veulent faire du yoga ou quelque chose qui n’a rien à voir avec leur carrière initiale », commente Adeline.
Au début, Alexandre, ne s’est pas donné le temps de la réflexion, il a repris le même poste. Mais aujourd’hui, il y pense de plus en plus, sans qu’un projet très concret ne s’impose à lui. « La question est présente dans mon esprit, car je me dis vraiment que la vie est trop fragile pour repousser ses désirs profonds. J’ai pourtant encore du mal à savoir si je suis dans un ras-le-bol professionnel assez classique chez les trentenaires ou si c’est plutôt une recherche de soi précipitée par les événements tragiques. »
Pour Adeline, une chose est sûre, il y a un avant et un après 13 novembre. « J’aimerais retrouver un emploi où je me sentirai protégée, dans un environnement plus doux. Ce qui n’est pas forcément le propre du monde de l’entreprise. L’échéance se rapproche, car je n’ai aucun revenu depuis janvier 2017, mais je ne veux pas céder dans n’importe quelles conditions. Aujourd’hui, je n’en ai plus rien à foutre des réunions marketing à la con. Je n’ai clairement plus la gagne », raconte Adeline. Une distance par rapport à la vie d’avant qui se retrouve dans de nombreux témoignages. « Le stress post-traumatisme modifie les performances cognitives ou le caractère, analyse Thierry Baubet. Il y a souvent un phénomène de détachement, vis-à-vis des autres, des missions ou des objectifs fixés au travail, par exemple, qui paraissent alors dérisoires. »

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