Magnanville : « Cet enfant a vécu l’horreur, mais il peut apprendre à vivre avec »

Logo-Libération14 juin 2016
Par Elsa Maudet

Un couple de policiers a été tué devant leur petit garçon de 3 ans dans les Yvelines. La psychiatre Muriel Salmona, spécialiste de la mémoire traumatique, décrypte les potentielles conséquences d’un tel événement sur un enfant.

Un policier et sa compagne, secrétaire administrative dans un commissariat, ont été tués à coups de couteau lundi soir à Magnanville (Yvelines) par un homme se revendiquant de l’État islamique. La scène s’est déroulée en présence de leur fils de 3 ans, que les policiers ont retrouvé « choqué et indemne ». Selon le journaliste de RFI spécialiste du jihad David Thomson, l’auteur du double meurtre, présenté comme étant Larossi Abballa, a posté en direct sur Facebook un message vidéo de revendication. Alors que le petit garçon se trouvait assis derrière lui sur le canapé, il a dit : « Je ne sais pas encore ce que je vais faire avec lui. »
David-Thomson
Selon la psychiatre et psychotraumatologue Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, les conséquences de telles atrocités sur l’enfant peuvent être graves. Mais il peut apprendre à vivre avec ce drame, s’il est pris en charge rapidement et correctement.

L’enfant n’a que 3 ans. Que peut-on comprendre d’une telle horreur à cet âge ?

Il a beau avoir 3 ans, il comprend que quelque chose de monstrueux se passe. Il voit du sang, que ses parents ne bougent plus. Il voit bien qu’il se passe quelque chose de définitif, d’une violence inouïe. Et il a peur de mourir. C’est un des pires traumatismes qui soient.
3 ans, c’est l’âge limite pour avoir une mémoire autobiographique [ce que l’on a coutume d’appeler simplement la mémoire, ndlr]. Mais ce n’est pas parce qu’on ne se souvient pas qu’on n’est pas complètement envahi par une mémoire traumatique [celle qui fait revivre les événements traumatisants, ndlr] : il aura des flash-backs, l’impression qu’il va mourir, il va voir sa mère, du sang… Il va avoir des psychotraumatismes massifs, avec des atteintes neurologiques très lourdes.

Comment fonctionne cette mémoire traumatique ?

La violence, c’est dissociant, ça anesthésie. Quand on subit des violences, l’amygdale cérébrale, qui est un filtre pour voir si ce que vous vivez est dangereux, s’allume et sécrète des hormones de stress. Elle ne peut être modulée que par une activité d’analyse, qui va permettre de contrôler la réponse émotionnelle. Or un enfant ne peut pas la moduler, et ses fonctions supérieures se paralysent. L’amygdale reste «allumée», mais elle n’a plus d’effets extérieurs. Cette dissociation fait que le traumatisme est toujours présent, mais il n’y a plus d’effet de stress.

Tout ce qui se produit à partir du moment où la personne est dissociée ne va pas s’intégrer dans la mémoire autobiographique mais rester bloqué dans l’amygdale. L’amygdale contient toutes les situations violentes. Du coup, ça ne devient pas de la mémoire autobiographique mais de la mémoire traumatique.

Quelles conséquences un tel événement peut-il avoir sur le développement d’un enfant ?

Quand on a subi des violences, on est colonisé par la violence. Tout lien avec l’événement, que ce soit l’endroit, l’heure, le contexte, un cri, une douleur, une pensée, etc. va allumer la mémoire traumatique, du coup l’amygdale cérébrale, comme une machine à remonter le temps, va faire revivre à l’identique ce qui s’est passé. On réentend les paroles de l’agresseur et on ressent sa haine.

Pour survivre à une mémoire traumatique, il y a deux stratégies. Soit on adopte des techniques d’évitement : on se retire, on ne va plus bouger, plus sortir. Les enfants, souvent, se mettent en système déconnecté, ils vont être dans un autre univers. Ce sont les enfants qu’on dit dans la lune. Soit on adopte une conduite d’anesthésie. Pour s’anesthésier, il y a l’alcool, la drogue, la violence… Cet enfant pourra adopter des conduites à risques, avoir un mal-être, des conduites suicidaires…

Comment peut-on limiter les dégâts ?

On peut « réparer » son cerveau et contrecarrer les effets du stress extrême. Il y a une nécessité absolue de mettre en place des soins très vite et, pour cela, le protéger de tout stress. Ça passe d’abord par des soins immédiats : une protection, la présence continuelle d’un référent, ne jamais le laisser seul. Mais l’entourage est tellement impacté qu’il vaut mieux hospitaliser l’enfant et qu’il soit avec une autre personne. Il faut répondre à ses questions et lui donner des traitements antistress. Dans un deuxième temps, il faut traiter la mémoire traumatique. L’entourage doit être là pour repérer la moindre souffrance. Le problème, c’est que l’entourage est lui-même extrêmement traumatisé, donc il faudra prendre en charge toutes ces personnes pour qu’elles puissent sécuriser l’enfant.

Il a vécu l’horreur, on ne va pas changer ça. Mais on peut faire en sorte qu’il ne soit pas colonisé par la violence. Il aura une histoire dramatique, mais on peut vivre avec une histoire dramatique. Alors qu’avec une mémoire traumatique, on ne peut que survivre.

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Livre – Christine Courtois – Treatment of Complex Trauma

Christine_CourtoisTreatment of Complex Trauma: A Sequenced, Relationship-Based Approach – The Guilford Press, New York, novembre 2015

de Christine A. Courtois (Auteur), Julian D. Ford (Auteur)

Ce guide très fouillé fournit une feuille de route très détaillée pour accompagner les survivants adultes de traumatisme psychologiques complexes.
Christine Courtois et Julian Ford présentent une approche fondée sur leurs recherches pour aider les sujets à passer par trois phases clairement définies lors de leurs tentatives pour guérir des adultes d’une atteinte post-traumatique.
Deux exemples servent de support aux démonstrations du livre. De la mise en œuvre des interventions fondées sur la dynamique d’alliance thérapeutique considérée ici comme un catalyseur des transformations à venir.
Les sujets essentiels tels que les crises graves d’anxiété, de perte d’estime de soi, la dysrégulation des affects, la dissociation et les pratiques d’auto-guérison font l’objet d’une approche approfondie. Le livre, par le biais du site des auteurs, propose des fiches d’accompagnement pour les cliniciens qui désirent approfondir les questions abordées dans leur pratique. On y trouve aussi une vaste liste de ressources professionnelles et d’auto-assistance. Une nouvelle préface des éditions de poche et e-book aborde les progrès scientifiques actuels.
Le guide bouleverse les approches anciennes des psychothérapies fondées sur la neutralité, la bienveillance « passive » et l’unicité du soin – il ne s’agit pas ici de supporter l’accompagnement par une ressource unique ni par une seule méthode de soutien. Le thérapeute doit pouvoir disposer d’un panel de ressources adaptées à chaque étape de l’évolution du sujet. Non pas qu’il lui faille maîtriser de multiples méthodes thérapeutiques mais il doit pouvoir, à l’écoute attentive du sujet, passer d’un outil à un autre. Nous devons, là, faire face à l’unité du sujet et non à l’unité de la doctrine du thérapeute.
Notons que les auteurs relèvent dans chacun de leurs ouvrages le peu d’intérêt dont la profession fait preuve à l’égard des travaux sur les traumatismes de l’enfance – inceste, maltraitance, torture, esclavage, etc. – et ceux dont soufrent les adultes – attentats, guerres, viols, etc.
De même n’hésitent-ils pas à épingler certaines doctrines psychologiques ou psychanalytiques qui ont considérablement retardé notre écoute des victimes et la prise en considération de leurs troubles. On notera l’usage du terme d’alliance pour situer la relation du thérapeute à la personne qu’il accompagne.
Enfin, c’est presque un tabou en France, les thérapies psychodynamiques, le yoga, la méditation, le développement personnel sont intégrées à ce corpus général des modèles de thérapies pour les rescapés de traumas. Je précise en passant que de nombreuses victimes françaises qui, après de nombreux échecs auprès de psychologues affiliées aux pratiques standards, se tournent vers des thérapies alternatives, dont certaines sont pourtant connues pour leur sérieux, se font accusées par la justice, les éducateurs, les avocats de pratiques sectaires ou d’être sous influence…

Lire également Drs. Courtois and Ford’s : Treating Complex Traumatic Stress Disorders (Adults)
et Treating Complex Traumatic Stress Disorders in Children and Adolescents,
Ils présentent les dernières recherches sur la nature des complexes traumatiques et les différents modèles de traitements associés au diagnostique d’un complexe traumatique.

Christine Courtois est Psychologue conseil à Washington, spécialiste de psychologie clinique et psychopathologique. Elle a bâti une solide réputation de rigueur au sein de la communauté américaine de psychologie pour ses recherches avancée sur le diagnostic et le traitement des traumatismes sexuels de l’enfance et sur le suivi des rescapés de traumas.
Julian D. Ford est professeur de psychiatrie, à l’University of Connecticut, spécialiste de psychologie et de droit…

Traduction en cours par Illel Kieser ‘l Baz

Le modèle du Kindling ou théorie de l’embrasement par Damien Fouques

JDP_273_L204[1]Nouvelles approches psychologiques et psychothérapeutiques
par Damien Fouques
Psychologue clinicien
Psychothérapeute
Maître de conférences en psychologie clinique, laboratoire evaclipsy, université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense
…/…
Les études épidémiologiques ont pendant longtemps montré une accélération dans la fréquence des cycles à mesure que la maladie évolue. Cependant, A. C. Swann et al. (1990) montrent que les épisodes dépressifs le plus en lien avec des facteurs environnementaux seraient les premiers épisodes. E. Frank, B. Anderson, C. F. Reynolds, A. Ritenour et D. J. Kupfer (1994) retrouvent plus d’événements de vie stressants avant les dépressions unipolaires. En revanche, G. H. Brown, T. O. Harris et C. Hepworth (1994) ont montré que l’impact des événements de vie était moins important dans les premiers épisodes mélancoliques que sur les suivants.

R. Post a appliqué le modèle du « Kindling », observé chez le rat, aux troubles bipolaires. Chez l’animal, la stimulation électrique de l’amygdale, en fonction d’un seuil d’activité électrique, provoque une crise d’épilepsie. La reproduction de la même expérience chez le même animal montre que la crise d’épilepsie va survenir avec des seuils d’intensité électrique plus faibles, jusqu’à se déclencher spontanément. Il s’agit d’un phénomène de sensibilisation (sensitization) que R. Post applique aux patients bipolaires. Il postule qu’il existe, au départ, des stimuli pouvant provoquer des épisodes thymiques, puis, par phénomène de sensibilisation, la survenue d’un stress moindre pourra déclencher un épisode. Cela explique l’augmentation de la fréquence des cycles (embrasement) et leur déclenchement de plus en plus indépendant des facteurs environnementaux, à mesure que la maladie évolue.

Cette hypothèse heuristique est encore aujourd’hui très étudiée, mais ne semble pas décrire l’évolution de tous les patients bipolaires, comme le montrent certaines études de vulnérabilité génétique (Kendler, Gardner et Prescott, 2002 ; Kendler, Thornton et Gardner, 2001).

Le sommeil et les facteurs de stress qui le perturbent (psychotropes, mode de vie, décalage horaire, etc.) ont été très étudiés. En effet, le rôle du sommeil est très important dans la stabilité thymique.

Les événements de vie pouvant perturber le sommeil sont donc à considérer avec attention. Nuits blanches, décalage horaire… sont des facteurs de risque de décompensation thymique chez les patients bipolaires. En général, les événements stressants ayant un impact sur les rythmes sociaux (pas uniquement sur le sommeil) sont connus comme facteurs de risque de déclenchement d’un épisode, le plus souvent maniaque (changement de rythme de travail jour-nuit, par exemple). Ces constats ont donné naissance à un modèle psychothérapeutique qui sera développé plus loin : l’Interpersonal and Social Rhythm Therapy (Ipsrt).

Par ailleurs, conjugopathie, maltraitance dans l’enfance, comorbidités dont la présence de troubles anxieux précoces et maladies somatiques, ont un impact sur les événements de vie, lesquels, pour la plupart, ne sont pas dus au hasard et sont autant d’éléments qui complexifient la notion d’« événement ». Il convient de s’intéresser aussi au vécu de stress subjectif de tel ou tel événement (Chahraoui et al., 1999). En effet, comme le dit P. Gorwood (2005) : « Un divorce est source de nombreux stress, mais aussi souvent de “nouveau départ” dont les effets sont parfois plus bénéfiques que délétères. » (Ibid., p. 190.) Ainsi, s’il est aujourd’hui démontré que des événements de vie influencent le cours de la maladie maniaco-dépressive, certains « événements » et leurs potentialités stressantes sont à étudier non pas sous l’angle d’un fait totalement extérieur au sujet comme cela peut l’être parfois, mais comme la conséquence de son histoire. Cela nécessite alors de bien différencier événements récents et anciens. Par exemple, l’étude des antécédents de traumatismes dans l’enfance (Hammersley et al., 2003 ; Étain, Mathieu et al., 2006 ; Étain, Bellivier et al., 2006) montre, chez les patients bipolaires qui en ont été victimes, un nombre accru d’épisodes avec plus souvent des symptômes psychotiques durant les épisodes.