Enfance en danger – Inceste : le pavé dans la mare d’une pédopsychiatre

Logo-actu-ToulouseEnfance en danger, inceste : le pavé dans la mare d’une pédopsychiatre toulousaine
27/04/2016

La pédopsychiatre toulousaine Eugénie Izard a co-dirigé le livre « Danger en protection de l’enfance », dans lequel de nombreux professionnels dressent une situation explosive.

« Dans les situations de maltraitance et/ou de séparation du couple en France, il est de plus en plus difficile de protéger un enfant. » L’avertissement est signé de la pédopsychiatre toulousaine Eugénie Izard, qui a co-dirigé, avec la psychologue clinicienne Hélène Romano, un livre choc sur l’état de la protection de l’enfance dans l’Hexagone intitulé Danger en protection de l’enfance : dénis et instrumentalisations perverses.

Justice et parole de l’enfant « instrumentalisées »

Présidente du réseau national Reppea (Réseau de professionnels pour la protection de l’enfance et l’adolescence), le docteur Izard, l’une des dix spécialistes à contribuer à l’ouvrage (en compagnie d’un autre Toulousain, le psychologue Illel Kieser ‘L Baz), est habituée à mettre les pieds dans le plat sur ce sujet tabou, ce qui lui vaut quelques inimitiés chez certains de ses confrères.

« L’idée du livre est partie d’un colloque organisé sur le sujet en avril 2015 au Cese (en fait le Ceser, le Conseil économique, social et environnemental, ndlr) à Paris. Sur le terrain, nous constatons que les enfants n’ont jamais été aussi maltraités et ne sont pas protégés comme ils le devraient. Les procédures judiciaires et la parole de l’enfant sont instrumentalisées et on constate une méconnaissance du développement de l’enfant et de ses fonctionnements psychiques, dit-elle. »

40% des enfants suspectés de maltraitance protégés

Plusieurs chiffres brossent un tableau édifiant dans le contexte d’une France encore traumatisée par le scandale de l’affaire d’Outreau. Selon un sondage du Reppea effectué en 2014, « la réponse judiciaire ne protège que 60% des enfants signalés par des professionnels très sensibilisés à ces phénomènes. Lesquels professionnels n’avaient eux-mêmes signalé que 60% des enfants suspectés ».

« Au final, seulement 40% des enfants suspectés de maltraitances par des professionnels hautement spécialisés (psychologues d’enfants, pédopsychiatres…) sont protégés », regrette Eugénie Izard. Autre étude, outre-Atlantique cette fois-ci : en 2004, un professeur de l’université de Harvard, aux États-Unis estimait que, dans « 54% des dossiers qui impliquaient de la violence documentée, la garde des enfants était confiée à l’agresseur ».

« Dérives idéologiques »

Sensibilisée depuis plus de 15 ans aux problèmes de la protection de l’enfance et à la maltraitance, la pédopsychiatre de la Ville rose se démène depuis des années pour faire bouger le curseur. Et les concepts figés. La croisade contre la généralisation béate et l’application mécanique de la garde alternée, c’est elle – « les besoins de l’enfant ne sont pas respectés. Imposer des systèmes qui ne sont pas adaptés aux besoins sont une forme de maltraitante et de totalitarisme imposé aux enfants ». La dénonciation du SAP (Syndrome d’aliénation parentale), c’est aussi elle et tous ses collègues contributeurs du livre.

« Des dérives idéologiques inondent le champ de la protection de l’enfance depuis plusieurs décennies au travers de l’utilisation de concepts comme le SAP, les théories des faux souvenirs qui ont à nouveau culminé dans le dernier procès d’Outreau, le syndrome de Münchhausen, dont on détourne régulièrement la définition ainsi que toute autre théorie anti-victimaire ne reposant sur aucune méthodologie diagnostique validée. »

Le point noir de la protection de l’enfance, Eugénie Izard y est confrontée tous les jours. Son agenda noirci de rendez-vous en est le parfait témoin : ce sont les violences sexuelles et les phénomènes d’inceste, très nombreux. Trop nombreux. « Concernant l’inceste, nous n’arrivons que rarement à les suivre sur du long terme, le parent incestueux s’y opposant lorsque l’enfant n’est pas protégé, ce qui demeure souvent le cas. »

Les chiffres du fléau

Selon une étude IVSEA (Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte) 2015, 154 000 mineurs ont été victimes de violences sexuelles (viols ou tentatives de viol) en France, 81% des victimes ont subi leurs premières violences de cette nature avant 18 ans. Pire : 83% des enfants victimes de violences sexuelles disent avoir été contraints au silence et abandonnés à leur sort, 4% seulement rapportant avoir bénéficié d’un suivi par les services de la protection de l’enfance… Pour l’AIVI (Association des victimes d’inceste), 50% des victimes de violences sexuelles dans l’enfance ont fait des tentatives de suicide.

Selon le docteur Izard, « 10% de la population française subit ou a subi des violences sexuelles dans sa vie. Les enfants que je vois sont en souffrance. Sur la trentaine que je suis avec assiduité, au moins un des deux parents a un trouble grave de la personnalité ou l’enfant a déjà subi des violences dans la très grande majorité des cas. Paradoxalement, quand il y a des coups, les personnes sont mieux protégées car plus visibles. Il faut être solide pour affronter ces réalités sordides ».

Pour une vraie formation des professionnels

Afin que les professionnels soient mieux préparés à ces « réalités sordides », la spécialiste toulousaine préconise une vraie formation – « actuellement, les médecins et professionnels de santé ne sont toujours pas formés sur les violences » – et un travail pluridisciplinaire.

« À tous les niveaux, entre les juges, les avocats, les psychiatres, nous rencontrons des incompréhensions car nous ne parlons pas le même langage. Personnellement, je suis favorable à une juridiction pluridisciplinaire spécialisée dans ce domaine. En Angleterre, il existe des procureurs spécialisés dans les violences sexuelles. Leurs équipes sont spécifiquement formées pour lutter contre les stéréotypes et les mythes qui entravent la justice dans la protection des enfants. »

« On touche à des idéaux »

Danger en protection de l’enfance interroge des faits de société graves, mais courants. Des agressions banales mais peu abordées. Mais surtout, et plus largement, un entremêlement de la justice et des pouvoirs publics qui vira au sac de nœuds pour ceux qui se trouvent dans l’engrenage.

« Parler des failles de la protection de l’enfance, des violences sexuelles, des manipulations, c’est toucher à des idéaux, au mythe des parents parfaits. Et une société déprimée a besoin de s’accrocher à des idéaux. »

Danger en protectionDanger en protection de l’enfance : dénis et instrumentalisations perverses, co-dirigé par le docteur Eugénie Izard
Éditions Dunod. 170 pages. 19,90 euros.
Informations sur le site www.reppea.org

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Le texte sur le signalement des enfants maltraités adopté à l’Assemblée

Logo-FR3-Cote-d'AzurPar Anne Le Hars
Publié le 11/06/2015 | 17:00, mis à jour le 11/06/2015 | 17:00

L’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité ce jeudi une proposition de loi sénatoriale du groupe « Les Républicains » visant à « clarifier la procédure de signalement de situations de maltraitance » des enfants par les professionnels de santé. Un texte porté par la sénatrice Colette Giudicelli.

Au grand dam des ex-UMP, le texte devra cependant repasser au Sénat en vue d’une adoption définitive, en raison du vote jeudi d’un amendement socialiste pour préciser le champ des professionnels concernés.

Le texte réaffirme le principe de l’irresponsabilité civile, pénale et disciplinaire des professions médicales, ainsi que des auxiliaires médicaux, lorsqu’ils effectuent un signalement. 

« Chaque jour, deux enfants meurent sous les coups de leurs parents. On dénombre 700.000 à 800.000 dossiers de mauvais traitements, 98.000 cas connus d’enfants en danger, 100.000 selon les associations », avait souligné Colette Giudicelli, auteur de la proposition de loi lors de son examen au Sénat en mars dernier.

Les signalements restent insuffisants

Or, avait dit cette vice-présidente de la commission des Affaires sociales, « les signalements restent insuffisants »: 5% seulement sont effectués par les services médicaux.
« La loi de 2004 relative à l’accueil et à la protection de l’enfance n’a pas été efficace pour encourager les médecins à signaler, le médecin pouvant être poursuivi au civil ou au pénal pour dénonciation calomnieuse », avait poursuivi la sénatrice.

Le signalement n’est toutefois pas obligatoire, ce qui est sage, ont souligné plusieurs orateurs jeudi dans l’hémicycle de l’Assemblée. Les situations concernées recouvrent aussi les cas des femmes battues ou des personnes âgées maltraitées.

Au nom du gouvernement, la secrétaire d’Etat aux Droits des femmes, Pascale Boistard, a apporté son soutien aux « objectifs » de la proposition de loi, regrettant toutefois que ses dispositions n’aient pas été intégrées à une autre proposition de loi sénatoriale en cours d’examen, sur la protection de l’enfance.
Pour le FN, Gilbert Collard a cependant demandé des « garde-fous ». « Ne créons pas une société de sycophantes », de délateurs, a-t-il plaidé, rappelant que dans l’affaire d’Outreau, « tout est parti de dénonciations ».
– AFP-

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