Hélène de Beauvoir, peinture d’une vie – Exposition

Hélène de Beauvoir, peinture d’une vie
Par Frédérique Roussel
12 mai 2018
Méconnue, la cadette de Simone a peint toute sa vie. Le musée Würth propose une rétrospective.
Une femme nue se trouve sous les doigts accusateurs de quatre juges en robe. La peinture, crûment figurative, frappe le regard. Elle fait écho à une situation de domination remise récemment en lumière. Le titre de la toile date de 1977, d’il y a quarante ans : « Les femmes souffrent. Les hommes jugent. » Son auteur s’appelle Hélène de Beauvoir. La sœur de. L’aînée écrivait, la cadette a peint toute sa vie. Une rétrospective rend hommage à cette artiste méconnue en France au Musée Würth, à Erstein, à vingt-cinq kilomètres au sud de Strasbourg.
Avec son mari, le diplomate Lionel de Roulet, ancien élève de Sartre, Hélène de Beauvoir a vécu une quarantaine d’années non loin du musée, à Goxwiller, où elle avait son atelier. Car huit heures par jour, elle peignait. Sans pour autant s’extraire du monde. À partir de 1975, elle s’engage dans le mouvement féministe. « Simone de Beauvoir m’a demandé d’aller voir sa sœur au moment du manifeste des 343 contre l’avortement d’avril 1971, et elle l’a signé, raconte Claudine Monteil, historienne et biographe, cofondatrice du MLF qui a connue les deux sœurs(1). Hélène s’engage dans le mouvement féministe et commence une œuvre exceptionnelle sur toutes les questions de libération des femmes. »
L’artiste témoigne au procès d’une jeune fille accusée d’infanticide, enfermée dans la prison Sainte-Marguerite de Strasbourg. Elle écrit dans ses Souvenirs(2): « En 1975, j’ai pris réellement conscience de ce que pouvait être le sort des femmes entre les mains des hommes. C’est l’année où, à Strasbourg, quatre femmes furent tuées par leur mari : une jetée par la fenêtre, trois autres mortes sous les coups. » Elle rencontre Frankie, une militante, qui crée en 1978 l’association SOS Femmes Solidarité – Centre Flora Tristan, un foyer d’hébergement et de réadaptation sociale pour les femmes victimes de violences conjugales. Hélène de Beauvoir en deviendra présidente en 1981. « C’était une belle période pour les droits de la femme entre 1981 et 1985, reprend Claudine Monteil. Simone et Hélène voyaient régulièrement Yvette Roudy. » Cette époque est loin, mais Colin, un des membres de l’association qui se trouve rue Sellenick à Strasbourg, se souvient que, l’été, Hélène de Beauvoir les invitait à un goûter chez elle à Goxwiller. « Quand on parle d’Hélène, on pense à Simone. On disait toujours la sœur de Simone. Mais ici pour les femmes et les collègues, elle était surtout connue comme Hélène et pas comme la sœur de Simone. »

Hélène de Beauvoir dans son atelier en 1990. Photo Christian Kempf 
Dans la même première salle des peintures féministes, on peut y voir deux portraits de Simone de Beauvoir. Le premier où elle est vêtue d’un chemisier jaune, avec des carnets, qui daterait de 1936, avant qu’elle ne soit publiée. À cette époque-là, Hélène est la première à atteindre une reconnaissance. À 26 ans, elle a exposé à la galerie Bonjean. Picasso, très connu à l’époque, dit devant tout le monde : « Votre peinture est originale. » Dans son compte rendu, Les Débats soulignent : « Personnel et vigoureux. »

Salaire divisé en deux

L’autre portrait exposé, où Simone de Beauvoir porte un chemisier rouge, toujours du papier dans les mains, a été peint en 1986 après sa mort le 14 avril, d’après une photographie réalisée en 1948 par Gisèle Freund. « Le portrait avait disparu. Nous l’avons retrouvé dans l’atelier, coincé entre deux vieilles toiles », raconte Claudine Monteil. De deux ans, son aînée Simone a beaucoup aidé Hélène. Quand elle commence à enseigner, elle divise son salaire en deux : la moitié pour sa sœur poupette pour lui permettre de louer un atelier. La cadette va taper les premiers manuscrits de Sartre et Beauvoir. « Elle disait toujours qu’est-ce que c’est dur d’être cadette. Quand allez vous écrire un livre sur les cadettes ? », disait-elle à l’historienne. Hélène de Beauvoir a très tôt été attirée par le dessin. Leur mère emmène souvent les deux filles au Louvre où Hélène s’émerveille devant les œuvres de Delacroix et Watteau. « Je m’y rendais comme un croyant à l’office […], le Louvre devint ma messe. » Elle intègrera l’Ecole Art et Publicité. Elle apprend tous les métiers d’art : gravure sur bois, eau forte et burin, avant d’avoir une révélation avec la peinture à l’huile.
Autre partie de son œuvre étonnante dans cette exposition thématique et qui résonne dans la commémoration actuelle : ses toiles sur 1968 et une série d’acryliques sur bois, qu’Hélène de Beauvoir récupérait sur un chantier naval proche de son atelier, en Italie. Si Hélène n’assiste pas aux événements qui ébranlent Paris, Simone les lui raconte par le menu et elle participe au mouvement strasbourgeois. Cette série d’une trentaine d’œuvres aux teintes violentes est réalisée en quelques mois. Les titres sont des slogans : « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », « L’aboutissement de toute pensée est le pavé » ou encore « Plutôt la vie ».

3000 tableaux

Outre le témoignage vibrant de ses engagements, les peintures du musée Würth montrent aussi une artiste qui a évolué dans le temps au gré des pays où elle a séjourné avec son mari diplomate. Ainsi au Maroc, en 1949, elle est éblouie par la lumière, veut éviter l’orientalisme, pense à Matisse, et peint des hommes et des femmes au travail. À Milan, passionnée par les cristaux, elle travaille la fragmentation de la forme, de la couleur et de la lumière. La rétrospective montre aussi une amoureuse du monde végétal et animal. Ses gravures de jeunesse, certaines des illustrations de livres, démontrent d’un bel univers personnel.
« Alors que l’Allemagne, l’Italie, le Japon et les Etats-Unis font sa notoriété internationale dès les années 1950, Hélène de Beauvoir reste encore aujourd’hui méconnue en France. »(3) Sur la centaine de tableaux exposés, sur les 3000 trouvés dans son atelier à sa mort le 1er juillet 2001 à 91 ans, seule une toile provient d’un grand musée, de Beaubourg. Hélène a heureusement eu d’ardents défenseurs, ainsi de Margarethe et Martin Murtfeld qui ont exposé en 2011 ses gravures au château de Vandrémont, à Colombey-les-Deux-Eglises. Ainsi de Ludwig Hammer, galeriste à Ratisbonne et ami fidèle.
Elle aurait aimé avoir plus de reconnaissance de son vivant. Quand paraissent les lettres à Sartre, en 1990, Hélène est extrêmement blessée par ce que dit le Castor de sa peinture. « Séance sinistre au salon de Mai avec ma sœur et de Roulet. Il s’agissait de me prouver que les autres peintres de son âge sont aussi mauvais qu’elle – c’est presque vrai ! » Claudine Monteil, qui venait souvent la voir à Goxwiller se souvient : « Hélène a sorti un paquet de lettres. Il s’agissait de toute la correspondance avec ses parents et Simone depuis 70 ans. Elle m’a dit : je voudrais que vous les lisiez. Elles étaient drôles et pleines d’une tendresse immense. Elle a voulu les publier pour montrer à quel point sa sœur l’aimait mais Sylvie Le Bon a jugé que ce n’était pas le moment. »
De découvrir ces phrases de sa sœur aînée sur son œuvre l’a « crucifiée », répète Claudine Monteil. Dans les dernières années de la vie de l’artiste, un couple débarque dans l’atelier alsacien et la convainc qu’il va lui organiser des expositions pour la faire connaître. Au final, Hélène de Beauvoir meurt sous curatelle, ruinée, délestée selon Claudine Monteil, de 80 toiles et de la correspondance. L’autre Beauvoir méritait d’être connue. Elle disait : « Après ma mort, j’aimerais qu’on garde le souvenir de ma peinture. C’est ce que j’ai fait de plus important dans ma vie. » La rétrospective au musée Würth respecte son vœu.
(1) Les sœurs Beauvoir, Editions N°1, 2003.
(2) Souvenirs, Séguier, 1988.
(3) Catalogue de l’exposition.

Hélène de Beauvoir, artiste et femme engagée, Jusqu’au 9 septembre 2018, Musée Würth, ZI Ouest, rue George-Besse, Erstein. www.musee-wurth.fr

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Livre – Fatiha Boudjahlat : Féminisme le grand détournement

Fatiha Boudjahlat : « Les néo-féministes sont les idiotes utiles des indigénistes »
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Publié le 27/10/2017
Féminisme le grand détournement
FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Dans un premier livre salutaire, Le Grand détournement, Fatiha Boudjahlat montre comment les communautaristes de toutes obédiences ont dévoyé les idéaux du féminisme, de la tolérance ou de la République. En exclusivité, la jeune essayiste répond aux questions du FigaroVox.


Fatiha Boudjahlat est cofondatrice avec Céline Pina du mouvement Viv(r)e la République. Elle est aussi l’auteur de l’essai à paraître le 3 novembre aux éditions du Cerf: Féminisme, tolérance, culture: Le grand détournement.


Le 8e numéro de “La Revue du crieur” dresse un portrait sans concession d’Elisabeth Badinter, l’accusant de faire la promotion d’« un universalisme blanc pour le riches » ? Que cela vous inspire-t-il ?

Fatiha Boudjahlat : Je serai curieuse de voir la photo de la rédaction de ce média d’opinion. Je ne serais guère surprise d’y voir à l’œuvre des blancs refusant l’universalisme aux non blancs au nom d’une prétendue générosité pleine de misérabilisme et condescendance. Il me semble qu’Elisabeth Badinter défend des valeurs universelles avec la même exigence pour toutes et tous, quelque soit le revenu, et quelque soit l’épiderme. Je me sens plus respectée par elle en tant que son égale, que par des militants comme ceux de la Revue du Crieur qui dans les faits entérinent le fait que ce qui est bon pour eux, pour leurs sœurs, leurs femmes, leurs filles ne l’est pas pour moi.

Le féminisme est-il en train d’être dévoyé ?

Sans aucun doute. Et c’est autant le résultat d’activistes politiques que d’universitaires dogmatiques. Quand Judith Butler explique que les femmes afghanes ne doivent pas se délester de leurs burqas grillagées, pour ne pas prêter leur concours à l’impérialisme américain, je vois une grande bourgeoise blanche américaine dans le confort de son bureau, qui livre pieds et poings liés ces femmes à leur sort. Ce nouveau féminisme racialiste combat le patriarcat blanc, mais valide son pendant oriental. Il se réduit alors à un combat pour que les femmes non-blanches, puisque l’ethnie est déterminante, puissent obtenir le maximum de ce qu’elles peuvent espérer dans les limites du cadre mental, culturel, juridique que les hommes de leur communauté religieuse auront fixées. Ce féminisme est parfaitement décrit par Houria Bouteldja quand elle écrit: « J’appartiens, à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam. J’appartiens à mon histoire et si Dieu veut, j’appartiendrai à ma descendance. » Elle écrivait avant : « Nous [les femmes] appartenons à notre communauté et nous l’assurons de notre loyauté. » En tant que femme et en tant que féministe, je n’appartiens à personne. C’est le B-A BA du féminisme. Celui-ci est détourné de façon à ce que les femmes non-blanches occupent la place que les hommes de la communauté leur assignent. Interrogeons nous sur cette indignation à géométrie variable. De tels propos tenus par des blancs feraient hurler ces féministes relativistes qui pourtant restent bien silencieuses quand ils sont tenus par des femmes non-blanches. Par respect de la diversité ? Par grandeur d’âme ? Par esprit de tolérance ? Ou parce que trotte dans leurs esprits une conception misérabiliste du bon sauvage : « C’est comme cela que ces gens-là fonctionnent. C’est un passage obligé pour ces gens-là qui ne sont pas encore entrés dans la modernité. » Ce sont pourtant des femmes nées et scolarisées en France.

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