3/ Livre – Gérer la dissociation – Préface française de la Dre Muriel Salmona

Gérer-la-dissociationExercices pratiques pour patients et thérapeutes
Suzette Boon, Kathy Steele, Onno Van der Hart

Muriel Salmona (Préfacier)

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(Le livre) Et il pallie la méconnaissance, la sous-estimation et l’incompréhension qui entravent l’identification des violences et de leurs conséquences psychotraumatiques. Restituer aux victimes traumatisées une parole, une cohérence, une vérité, une solidarité et des droits dont elles sont privés. Redonner du sens dans ce qui leur arrive, est une nécessité absolue.
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Grâce aux travaux de nombreux cliniciens, nous savons que cette mémoire traumatique est une véritable torture. Elle fait revivre à l’identique pendant des années, voire des dizaines d’années, lors de réminiscences, flash-backs et cauchemars, les scènes de violences. Plus les violences ont eu lieu tôt dans la vie des victimes, plus ce dernières risqueront de se construire avec ces émotions, ces sensations de terreur, ces actes et ces propos pervers, à devoir lutter contre eux sans les comprendre, et sans savoir où se trouve la ligne de démarcation entre leur vraie personnalité et leur vraie sexualité, et ce qui est dû à leur mémoire traumatique. La mémoire traumatique les hante (van der Hart, 2010, Salmona, 2013), les dissocie sans cesse, les exproprie et les empêche d’être elles-mêmes ; pire, elle leur fait croire qu’elles sont doubles, triples, voire quintuples : une personne normale (ce qu’elles sont), une personne traumatisée (la victime qu’elles ont été au moment de la/des agression(s), elles peuvent se retrouver le petit enfant terrorisé, perdu, avec une angoisse d’abandon massive, leur vraie personnalité avec sa cohérence, ses désires, ses projets) une personne absente, vide (celle qui est totalement déconnectée pour sur-vivre, absente à elle-même, envahie par le néant), une moins-que-rien qui a peur de tout, et une coupable dont elles ont honte et qui mérite la mort, une personne qui pourrait devenir violente et perverse et qu’il faut sans cesse contrôler, censurer.

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Le but, que ce soit pour le psychothérapeute ou le patient, est de ne jamais renoncer à tout comprendre, ni à redonner du sens. Tout symptôme, tout cauchemar, tout comportement qui n’est pas reconnu comme cohérent avec ce que l’on est fondamentalement, toute pensée, réaction, sensation  incongrue doit être disséqué pour le relier à son origine, pour l’éclairer par des liens qui permettent de le mettre en perspective avec les violences subies et pouvoir ainsi le désamorcer. Il s’agit pour le patient de devenir expert en gestion et en « déminage » et de poursuivre le travail seul, pour que la mémoire traumatique se décharge de plus en plus et que les conduites dissociantes ne soient plus nécessaires.

Le système familial incestueux

Logo-ArcaP. Bauchet : membre-chercheur à l’Association de recherches en criminologie appliquée (Arca).
E. Dieu : Criminologue et Président de l’Arca.
O. Sorel : Dr Psychologie, laboratoire de Psychologie des Ages de la vie (Univ.Tours).

Résumé

L’inceste, interdit et tabou fondamental, interroge nombre de chercheurs du fait de la fréquence de sa transgression.
Parmi eux les systémiciens qui, considérant la famille comme un système, étudient l’inceste à partir du postulat que la dynamique familiale est influencée par chacun de ses membres : les rôles de la victime et de l’agresseur ne sont donc pas plus importants que ceux des autres personnes de la famille ; ainsi, plusieurs typologies de familles incestueuses ont été établies, présentant toutes malgré tout des caractéristiques semblables.
De plus, la variabilité des systèmes familiaux entraîne plusieurs types d’incestes possibles :
en effet, les relations familiales influent sur les modalités de la situation incestueuse qui peut être violente ou pacifique, plus ou moins prolongée et intense, et qui peut impliquer différents acteurs.
Dans le schéma familial traditionnel, les trois incestes rencontrés que sont l’inceste paternel, l’inceste maternel, et l’inceste fraternel témoignent dans leurs modalités d’un système particulier.
Dans le cas où l’agresseur est le père, la mère a une part de responsabilité dans l’instauration de la relation incestueuse : ces mères de victimes possèdent des traits de personnalité communs qui expliquent la non-dénonciation des faits ou la tendance à ne pas voir, c’est-à-dire leur complicité passive ; quant à la mère de l’agresseur, elle est elle aussi impliquée puisque responsable de la construction de la personnalité de son enfant.

Introduction

L’inceste, un interdit fondamental

Le terme « inceste » qui vient du latin incestrum, signifie non chaste, souillé, impur. Cette perversion, ou déviation sexuelle par rapport à une norme, décrit une relation sexuelle entre individus d’une même famille, au sens large du terme : elle peut avoir lieu dans un contexte  intranucléaire c’est-à-dire au sein du noyau de la cellule familiale (par exemple, un père qui inceste sa fille) ou extranucléaire (par exemple, un oncle  maternel qui  inceste  sa  nièce) ; de  même, la transgression de l’interdit existe lorsque l’agresseur fait fonction de parent (père adoptif, beau-père…). Autrement dit, il y a inceste quand le mariage est impossible comme l’indique les articles 161 et suivants du code civil.

Art 161 : « En ligne directe, le mariage est prohibé entre tous les ascendants et descendants et les alliés dans la m.me ligne. » ;  Art 162 : « En ligne collatérale, le mariage est prohibé, entre le frère et la sœur. » Art 163 : « Le mariage est encore prohibé entre l’oncle et la nièce, la tante et le neveu. »

L’approche psychanalytique analyse l’inceste comme un tabou fondamental (Freud, 1913). En effet, il suppose qu’à l’origine de l’humanité existait une horde primitive, groupement humain sous l’autorité d’un père tout-puissant qui possède seul l’accès aux femmes ; les fils du père, jaloux de ne pouvoir posséder les femmes, se rebellèrent et le tuèrent, pour le manger en un repas totémique. Une fois le festin consommé, le remords se serait emparé d’eux, qui érigèrent en l’honneur du père, et par peur de ses représailles, un totem, son image. Afin que la situation ne se reproduise pas, et pour ne pas risquer le courroux du père incorporé, les fils établirent des règles, correspondant aux deux tabous principaux : la proscription frappant les femmes appartenant au même totem (inceste) et l’interdiction de tuer le totem (parricide).

FREUD, Totem et Tabou (1913), Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2001.

Mais bien que l’interdit soit clairement posé, l’ethnologue Lévi-Strauss note que l’inceste se rencontre dans différentes sociétés et à travers diverses époques, ce qui interroge son universalité. Ainsi, il est pratiqué par les Incas ; ou encore, jusqu’en 1850 en Angleterre, on ne pouvait pas, même veuf, épouser la sœur de sa femme. Par ailleurs, on note sa relative  fréquence dans les grands mythes fondateurs, notamment le  mythe d’Œdipe, qui donna lieu au complexe d’Œdipe en psychanalyse : ce jeune homme, à la recherche de ses parents, tue  un homme sans savoir qu’il s’agit de son père Laïos et épouse la reine de Thèbes sans savoir qu’elle est sa mère Jocaste ; quand la vérité éclate, Jocaste se suicide, Œdipe se crève les yeux, et les enfants qu’ils ont eu ensemble sont chassés de la ville, maudits par l’inceste de leurs parents.

LEVI-STRAUSS, C., (1949). « Les structures élémentaires de la parenté », Paris, Presses universitaires de France.

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